LE CABARET ‘AU LAPIN AGILE’ À MONTMARTRE



Il y a quelques semaines, j’ai découvert le célèbre cabaret du Lapin Agile, ultime établissement dans son genre, accroché depuis plus d’un siècle aux flans de la butte Montmartre, à Paris. Une vraie bonne surprise artistique, mais aussi historique. Je vous propose de revenir sur son histoire.


D’extérieur, cette petite maison hors du temps, posée à la croisée de la rue Saint-Vincent et de la rue des Saules, à deux pas des vignes montmartroises, semble tout droit sortie d’un conte de fée.


Dans le Montmartre bohème de la fin du 19e siècle, petit bourg rattaché à Paris vers 1860 sous le Second Empire, de nombreux artistes -peintres, sculpteurs, chansonniers, poètes, acteurs-, plus ou moins talentueux, arrivent du monde entier pour vivre librement leur créativité, une vie dédiée à leur passion et à leurs idéaux. Le village d’alors ne ressemble pas encore au charmant quartier que nous connaissons aujourd’hui et on y trouve encore des terrains vagues jonché de cabanons insalubres faits de bric et de broc, un genre de bidonville avant l’heure, où vivent les rebuts de la société parisienne: ouvriers pauvres, paysans déracinés, artistes sans le sou… C’est ce qu’on appellera le «maquis de Montmartre».

En parallèle, alors que la butte attire de plus en plus de Parisiens curieux de cette liberté et désireux de s’encanailler, de nombreux lieux de vie nocturne vont se développer à Montmartre, comme les fameux «caf’conc’» (cafés concerts) où se produisent des chansonniers, parmi lesquels le célèbre Aristide Bruant; les bals, comme celui du Moulin Rouge; ou encore les cabarets, comme celui du Lapin Agile.

Intéressons-nous au Lapin Agile, justement. Son concept trouve son origine dans un autre cabaret, le «Zut», situé alors au 28 rue Ravignan et fondé en 1900 par l’anarchiste Gilbert Lenoir. Ce cabaret est surtout connu pour ses esprits échauffés et alcoolisés qui se provoquent et initient souvent la bagarre. En 1901, le Père Frédé (Frédéric Gérard), une figure du Montmartre d’alors, avec sa longue barbe, rachète le Zut pour en faire un espace de libre expression artistique où l’on vient présenter ses talents (chanteur, comédien, poète) devant un public d’artistes et d’amateurs, un ou plusieurs verres à la main.

Cependant, bien que le nouveau style du cabaret attire une clientèle d’intéressés, les voyous et les anciens habitués continuent d’y venir et d’y créer des problèmes. En 1903, le Père Frédé décide alors de déménager son cabaret et de l’’installer dans celui que tient depuis peu sa compagne Berthe Sébource avec sa fille Marguerite Luc: le lapin Agile. Il va ainsi l’animer et y habiter avec ses animaux: un singe, un corbeau, des souris blanches et le célèbre âne Lolo.


Point anecdote: l’âne Lolo, un artiste célèbre!

En 1910, une œuvre saluée par les critiques d’art de l’époque va créer l’événement au Salon des Indépendants, à Paris… mais aussi de nombreuses crises de rire! En effet, derrière le nom mystérieux du peintre Joachim-Raphaël Boronali, jusque-là inconnu et qui se revendique d’un nouveau mouvement artistique, «l'excessivisme», se cache une imposture bien menée.


Au Lapin Agile, de nombreux artistes se croisent. Parmi eux, les artistes d’avant-garde, dont Frédé n’est pas des plus admiratifs, et que l’on surnomme la ‘bande à Picasso’; et les artistes traditionnalistes, peu adeptes de la peinture abstraite qui se développe, et défendus notamment par l’écrivain Roland Dorgelès.

Afin de démontrer l’absurdité de l’abstrait, Dorgelès, avec l’aide de Frédé, décide de mettre en place un canular. Ils attachent un pinceau à la queue de l’âne Lolo qui, en la remuant, va ainsi créer un tableau des plus abstraits que l’on intitulera «Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique». Le nom de Boronali n’est autre que le surnom de l’âne Lolo: Aliboron. La supercherie ne plaira pas à tout le monde, mais elle n’empêchera pas les peintres avant-gardistes de connaître le succès et de faire de leur créativité un art reconnu.


Revenons au Lapin Agile. Avant d’être vendue à Berthe Sébource au début du 20e siècle, cette maisonnette bâtie en 1795 a d’abord été, en 1860, une auberge appelée «Au rendez-vous des voleurs», avant de devenir, en 1869, le «Cabaret des assassins» (ainsi nommée car les portraits d’assassins célèbres y sont affichés au mur). Mais ce nom ne va pas rester. En effet, en 1879, le caricaturiste André Gill est chargé de réaliser la nouvelle enseigne du cabaret. Il décide alors de représenter un lapin sautant d’une casserole, un lapin qu’on surnommera vite le «Lapin à Gill», qui deviendra le «Lapin Agile»; et c’est à partir de là que le cabaret prendra ce nom.

C’est donc dans cette nouvelle petite bâtisse, située au 22 rue des Saules, que le Père Frédé, potier le jour, ouvrira la nuit son cabaret du Lapin Agile où, autour de sa guitare et de son violoncelle, chansonniers, humoristes et poètes vont se produire lors de veillées qui vont faire sa renommée. On y chante, on s’y entraide, on s’y chamaille aussi parfois, et très vite, parmi les clients fidèles, on retrouve des noms célèbres, ou en passe de l’être: les peintres Picasso, Utrillo, Braque, Modigliani, le poète Guillaume Apollinaire, ou encore l’écrivain Pierre Mac-Orlan.


Cependant, les promoteurs immobiliers vont commencer à s’emparer du maquis qui tend à disparaître peu à peu sous les immeubles et les villas. En 1913, alors que les comptes du lapin Agile sont au plus bas, et afin de sauver le cabaret de la destruction, Aristide Bruant décide de racheter le Lapin Agile dont il confie la gérance à son ami Frédé.



Mais après la Première Guerre Mondiale (1914-18), Montmartre est délaissé par les artistes qui lui préfèrent le quartier de Montparnasse. En 1922, Bruant choisit de céder le cabaret au fils de Frédé, Paulo, qui prend ainsi la relève de son père, épuisé. Ce dernier quitte Paris pour la Seine-et-Marne où il meurt en 1938, quelques temps après son âne Lolo. Avec Paulo, le Lapin Agile retrouve le succès. Des années 1930 aux années 1960, on voit s’y produire ou s’y assoir de nombreux artistes, à l’image de Pierre Brasseur, Jacques Pills, Georges Brassens, Annie Girardot, Barbara ou encore Claude Nougaro (l’un des plus fidèles!).

Aujourd’hui, le Lapin Agile est géré par le fils de Paulo et de la chanteuse Yvonne Darle, Yves Mathieu. Dans le même décor surréaliste et sous les lumières tamisées, c’est lui qui continue d’animer ce merveilleux cabaret où, accompagné des traditionnelles cerises à l’eau de vie et d’un ou plusieurs verres de vin, on vient écouter les poètes et les chansonniers. Un lieu unique où l’on se prend à chanter avec les artistes des refrains populaires issus du patrimoine français de la chanson, le tout dans une atmosphère festive, bienveillante et conviviale.


Pour ma part, j’ai adoré la soirée que j’ai passée au Lapin Agile! Vous pouvez arriver quand vous voulez entre 21 heures et 1 heure du matin, mais sachez qu’avec mes amis, nous sommes arrivés à l’ouverture... et repartis à la fermeture!

Informations pratiques


Ouvert le soir les mardis, jeudis, vendredis et samedis.


Spectacle avec une boisson inclus : 35€.

Étudiants (-de 26 ans): 25€ sauf samedi et jours fériés.

Deuxième boisson : à partir de 5€ (alcool), à partir de 4€ (sans alcool).


Information et réservation sur le site du Lapin Agile.


Sources

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