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ANECDOTE: QU’EST-CE QU’UN LIVRE D’HEURES?L’EXEMPLE DES «TRÈS RICHES HEURES DU DUC DE BERRY»

On en connaît tous les images -notamment à travers nos livres d’histoire-, et pourtant il n’a été que très peu exposé au public: le manuscrit des «Très Riches Heures du duc de Berry», conservé au Musée Condé du château de Chantilly, est un témoignage iconographique médiéval précieux qui a façonné notre imaginaire et notre vision du Moyen-Âge par la richesse de ses 131 illustrations et enluminures colorées. A tel point qu’on le surnomme parfois «la Joconde des manuscrits», et que l’écrivain Umberto Ecco le qualifiera, en 1956, de «meilleur film existant sur le Moyen-Âge».

Les «Très Riches Heures du duc de Berry», commandées par le duc de Berry en 1411, sont ce qu’on appelle un livre d’Heures. Avant de poursuivre sur l’histoire de ce chef d’œuvre, il est bon de rappeler ce qu’est un livre d’Heures.


Anecdote: Qu’appelle-t-on un livre d’Heures?

Utilisés principalement du Moyen-Age à la Renaissance, les Livres d’Heures sont très prisés de la noblesse et de la haute société de cette période de l’Histoire. Ce sont des livres liturgiques, religieux, conçus pour la prière privée des fidèles laïcs. Ils recueillent les prières à dire, les cantiques à chanter, ou encore les évangiles à lire pour chaque heure de la journée. Ils présentent aussi un calendrier ecclésiastique pour suivre l'évolution de la liturgie catholique tout au long de l'année, comme les fêtes religieuses ou les cérémonies importantes.

Ces livres, destinés à des lecteurs fortunés, sont richement illustrés selon les besoins et les préférences de leurs commanditaires. Il s’agit de personnaliser de manière luxueuse ces ouvrages intimes, afin d’exprimer sa piété personnelle, mais aussi son statut social. Pour cela, les plus grands artistes de l’époque réalisent des lettrines et enluminures élaborées, des illustrations détaillées et de magnifiques éléments décoratifs avec des pigments coûteux, ou encore de l'or et de l'argent. Chaque livre d’Heures est ainsi une œuvre d’art en soi qui, au-delà de sa valeur créative, témoigne également de l’histoire médiévale et de la vie (parfois idéalisée) de l’époque.


Conçus pour être portables, les livres d’Heures permettent à leurs propriétaires de prier à différents moments de la journée, que ce soit chez eux, en voyage, ou dans des lieux de culte. Ces manuscrits luxueux sont souvent transmis de génération en génération, s’enrichissant parfois de nouvelles pages ou d’annotations au fil du temps, selon les usages et les croyances familiales.


Le manuscrit exceptionnel des «Très Riches Heures du duc de Berry», auquel j’ai eu la chance de pouvoir accéder, n’est présenté qu’en de rares occasions, et surtout à travers des facsimilés -il est le plus reproduit au monde.

Il s’apprête cependant à être entièrement restauré dans les prochains mois. Une restauration qui permettra sa préservation - le temps et les manipulations ayant fait leur travail d’usure -, mais qui permettra aussi de l’offrir de nouveau aux yeux du public, à l’occasion d’une grande exposition qui sera organisée au château de Chantilly de juin à octobre 2025 (je vous en reparlerai à cette occasion).


Pourquoi est-il conservé à Chantilly? Tout simplement parce qu’après être passées dans de nombreuses mains, «Les Très Riches Heures du duc de Berry» ont été acquises en 1856 par le duc d’Aumale, Henri d’Orléans (1822-1897), dernier propriétaire du château de Chantilly et grand collectionneur. Conscient de l’importance du chef-d’œuvre qui vient d’entrer dans ses collections, il fera même spécialement créer un sublime écrin pour le conserver.

Pourtant, le duc d’Aumale a rassemblé d’autres magnifiques ouvrages médiévaux à Chantilly -200 manuscrits enluminés, dont le plus ancien date du 11e siècle; 700 incunables (livres imprimés en peu d’exemplaires avant 1501) et 2 500 œuvres imprimées du 16e siècle. Mais c’est le manuscrit des «Très Riches Heures du duc de Berry» qui attire toute l’attention dès son acquisition. Un trésor que le duc ne montre que très peu, et qu’il est d’ailleurs le seul à pouvoir manipuler, toujours avec des gants blancs. Il conserve ainsi son précieux manuscrit dans sa très belle bibliothèque dite du théâtre -sa bibliothèque personnelle de travail que j’ai aussi eu le plaisir de découvrir-, plutôt que dans son superbe cabinet des Livres réalisé par Honoré Daumet, où il reçoit plus volontiers, et qui fait aujourd’hui l’admiration des visiteurs du château avec ses quelques 19 000 ouvrages.

Légué à l’Institut de France en 1897, à la mort du duc, avec le château et le reste des collections d’art, de mobilier et d’objets décoratifs, le manuscrit des «Très Riches Heures du duc de Berry» ne sera que peu exposé: il est en partie montré à l’occasion de l’Exposition des Primitifs Français, au Louvre, en 1904, puis sous forme de facsimilés lors de rares expositions en 1956, 1970 et 2004.


Depuis 2012, il est ainsi question de restaurer ce livre fragilisé par les effets du temps, afin de garantir sa conservation, mais aussi de pouvoir partager de nouveau la richesse de ses illustrations avec le public. Au printemps 2023, le Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France (C2RMF) a ainsi réalisé une analyse poussée du manuscrit pour identifier ses réparations à venir, mais aussi mieux le comprendre. Si la première phase d’analyse vient de s’achever, le temps de la restauration s’ouvre désormais: le manuscrit va entièrement être dérelié, soigné et rénové, avant d’être recomposé. L’exposition temporaire prévue en 2025 se tiendra avant la reliure complète de l’ouvrage, afin d’en exposer les premiers feuillets séparément, et de permettre ainsi aux visiteurs de les observer simultanément. Cette restauration, réalisée sous haute surveillance, est soutenue par la Fondation Étrillard qui œuvre à la préservation du patrimoine culturel européen, à sa transmission et à la pérennité des savoir-faire et des métiers d’art.


L’HISTOIRE DU DUC DE BERRY ET DE SES «TRÈS RICHES HEURES».


Avant de connaître l’histoire de son livre d’Heures, il convient de mieux comprendre qui est le duc de Berry.

duc Jean de Berry

Le prince Jean de France (1340-1416), troisième fils du roi Jean II le Bon (règne: 1350-64), a joué un rôle politique et diplomatique important au sein du royaume de France durant les règnes de son frère Charles V (règne: 1364-80) et de son neveu Charles VI (règne: 1380-1422). Riche et puissant, nommé comte-pair du Poitou en 1357 et duc de Berry en 1360, il possède un vaste ensemble territorial incluant le duché de Berry, le duché d'Auvergne et le comté de Poitou. Commandant de l’armée Royale, en pleine Guerre de Cent Ans (1337-1453), il reprend aux Anglais le Poitou, le Limousin et La Rochelle. Il obtient ensuite de son frère Charles V de nouveaux territoires, dont les comtés d'Auvergne et de Boulogne, puis de la part de son neveu Charles VI, le comté de Montpensier.


Mais c’est surtout le mécène éclairé que l’histoire retiendra. Au sein de ses châteaux qu’il fait rénover et agrandir, comme le palais comtal de Poitiers, le palais ducal de Bourges, le palais de Riom ou le château de Mehun-sur-Yèvre, la cour du duc de Berry est un foyer de créativité et d'innovation qui attire les esprits et les talents les plus brillants de son temps. Grand collectionneur et fervent amateur d’art et de beaux objets, Jean de Berry soutient ainsi de nombreux artistes, poètes et écrivains, et rassemble une riche collection de bijoux, de pierres précieuses, de médailles et de pièces d'orfèvrerie, ainsi que plus de 300 manuscrits, parmi lesquels six livres d'heures, dont les célèbres "Très Riches Heures du Duc de Berry".

C’est ce dernier qui passionne depuis toujours les historiens. Quelles sont alors ses origines? Quelle est son histoire, et comment est-il arrivé jusqu’à nous? C’est en 1410 que Jean, duc de Berry, commande un livre d’Heures des plus luxueux, les «Très Riches Heures», aux frères Paul, Jean et Herman de Limbourg, trois peintres flamands qui ont déjà réalisé pour lui un livre de «Belles Heures» (1408). En 1411, les artistes s’installent dans le château du duc, à Bicêtre, près de Paris, où, dans des conditions de confort et de luxe fastueuses, ils travaillent à offrir à leur commanditaire l’un des plus beaux livres d’Heures jamais imaginés, n’hésitant pas à flatter l’égo du duc qu’ils représentent au cœur de fêtes somptueuses ou devant ses châteaux majestueux.

Mais le 15 juin 1416, Jean de Berry meurt, suivi la même année des trois frères Limbourg. Le manuscrit, conservé par la famille royale, reste inachevé. Ce n’est qu’à partir de 1440 que d’autres artistes peintres et enlumineurs vont prendre le relais des Limbourg pour continuer la réalisation des «Très Riches Heures». Parmi eux, le Belge Barthélémy d’Eyck (1420-1475), peintre de René d’Anjou, frère de feu Jean de Berry. Mais il y en aura bien d’autres, anonymes ou non.


Dans les années 1480, le manuscrit, toujours inachevé, passe aux mains du duc Charles 1er de Savoie (1468-90). Protégé du roi de France Louis XI (règne: 1461-83), et neveu de sa femme Charlotte de Savoie (1441-1483), il hérite du manuscrit après la mort successive des époux royaux en 1483. De retour dans son duché de Savoie, Charles confie la continuité artistique des «Très Riches Heures» au peintre berrichon Jean Lacombe (1430-1493) qui achève ainsi l’ouvrage en 1486, soit 70 ans après la mort de son premier propriétaire, Jean, duc de Berry.


Mais la vie des «Très Riches Heures du duc de Berry» ne s’arrête pas là! Resté dans la famille ducale de Savoie, le manuscrit passe aux mains de Marguerite d’Autriche (1480-1530), seconde épouse du duc Philibert II de Savoie (1480-1504). À la mort de son mari, cette dernière gagne les Pays-Bas où elle emporte les cahiers des «Riches Heures» non reliés. Plusieurs propriétaires se succèdent ensuite, de façon plus ou moins claire et précise, faisant voyager le manuscrit en Europe: Jean Ruffaut de Neufville, trésorier de l’empereur du Saint Empire Germanique Charles Quint (1500-1558), qui le confiera à des religieuses; Ambrogio Spinola (1569-1630), militaire originaire de Gênes et amateur d’art qui l’acquiert et le fait revenir en Italie; et Vincenzo Spinola di San Luca (1756-1826), descendant d’Ambrogio, qui le lègue à son neveu Gio Battista Serra (1768-1855) qui, lui-même, le cède à son gendre, le baron Felix de Margherita. C’est ce dernier qui, en 1855, décide de vendre l’ouvrage.


Alors exilé en Angleterre depuis l’arrivée au pouvoir de Napoléon III, Henri d’Orléans, duc d’Aumale et fils du roi des Français Louis-Philipe 1er qui a été contraint d’abdiquer en 1848, est informé par le British Museum de la vente des «Très Riches Heures du duc de Berry». Le 20 janvier 1856, l’affaire est conclue: le duc d’Aumale devient l’ultime propriétaire du précieux manuscrit qu’il fait venir en Angleterre.


En 1877, alors qu’il est de retour en France depuis la chute du Second Empire en 1870, Henri d’Orléans intègre les «Riches Heures» à ses collections du château de Chantilly. L’ouvrage est donné de son vivant à l’Institut de France, en 1886, avec la condition très stricte qu’après sa mort, les «Très Riches Heures du duc de Berry» resteront conservées au musée Condé du château, et ne pourront en aucun cas en sortir. C’est la raison pour laquelle le manuscrit est très peu exposé et qu’il n’a jamais voyagé après son arrivée à Chantilly.

Finalement, tout au long du 15e siècle, les «Très Riches Heures du duc de Berry» ont vu se succéder de nombreux peintres et enlumineurs. Véritable bijou de l’art gothique, aux influences à la fois flamandes, françaises, italiennes, orientales et antiques, c’est une œuvre unique qui témoigne de la vie médiévale d’un 15e siècle idéalisé. Composé de 206 feuillets, il présente 66 grandes enluminures et 65 petites, le tout rassemblé par une reliure du 18e siècle en maroquin rouge, réalisée à l’époque des familles Spinola et Serra (dont les armes apparaissent sur la couverture).

Pour consulter les «Très Riches Heures du duc de Berry» en haute définition et découvrir ses trésors décoratifs, rendez-vous ici, sur le site du château de Chantilly.

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