LE ROSE, LA COULEUR DES FILLES ? VRAIMENT ? L’HISTOIRE DIT AUTREMENT.
- Igor Robinet-Slansky

- il y a 4 jours
- 8 min de lecture
À retenir
Contrairement à une idée largement répandue, le rose n'a pas toujours été associé aux filles. Jusqu'au début du XXᵉ siècle, cette couleur est portée aussi bien par les hommes que par les femmes, et certains grands magasins la recommandent même pour les garçons. Son lien avec la féminité est une construction récente, largement influencée par la mode et le marketing.

« Le rose c’est pour les filles ! » Ah que les idées reçues ont la vie dure ! Car lorsqu’on on entre dans un magasin de jouets ou de vêtements pour enfants, on est bien souvent confronté à la traditionnelle organisation des rayons: le rose pour les filles d’un côté, le bleu pour les garçons de l’autre. Une évidence qui, bien qu’elle tende à évoluer, reste si bien ancrée dans notre imaginaire qu'on la croit souvent héritée de coutumes séculaires.
Et pourtant, c'est tout l'inverse ! Pendant une grande partie de l'Histoire, personne n'aurait compris cette distinction. Le rose n'était pas considéré comme une couleur féminine – ou en tout cas plus féminine que masculine. Il fut même un temps où les hommes les plus élégants de la cour de Versailles s'habillaient volontiers de rose, tandis qu'au début du XXᵉ siècle, certains grands magasins américains recommandaient cette couleur... pour les petits garçons.
Alors, comment le rose est-il devenu symbole de la féminité ? La réponse est bien plus surprenante qu'il n'y paraît.
PENDANT LONGTEMPS, LE ROSE... N'EXISTE TOUT SIMPLEMENT PAS
Premier paradoxe : dans l'Antiquité, le rose n'est pas vraiment une couleur. Les Grecs et les Romains connaissent bien des étoffes ou des pigments aux teintes rosées, mais ils les considèrent simplement comme des nuances de rouge. D'ailleurs, le mot « rose » - rosa, rosae, rosam… - désigne d'abord la fleur avant de devenir, plusieurs siècles plus tard, le nom d'une couleur. Car comme le rappelle l'historien Michel Pastoureau, une couleur n'existe véritablement que lorsqu'une société la nomme, la distingue des autres et lui attribue une signification particulière.
À cette époque, c'est le rouge qui règne sans partage. Couleur du sang, du feu, de la vie et du pouvoir, il habille les généraux victorieux, les magistrats et les empereurs romains. La plus prestigieuse de toutes les teintures est alors la pourpre de Tyr, obtenue à partir de coquillages marins du genre Murex. Son prix est exorbitant : il faut plusieurs milliers de coquillages pour produire quelques grammes de pigment. Peu à peu, cette couleur prestigieuse devient le privilège des empereurs et des plus hauts dignitaires.
Le rose, lui, n'a encore ni identité, ni symbolique propre. Il n'est qu'un rouge plus clair.
AU MOYEN ÂGE, C’EST LE BLEU QUI CHANGE LES CODES
Le premier tournant de cette histoire colorimétrique ne concerne pourtant pas le rose, mais une autre couleur : le bleu.
Au début du Moyen Âge, celui-ci est loin d'avoir le prestige qu'on lui connaît aujourd'hui. Les Romains le jugent parfois terne et l'associent même aux peuples dits « barbares » du nord de l'Europe.
Mais, à partir du XIIᵉ siècle, son destin bascule. Dans les enluminures, les vitraux et les peintures religieuses, la Vierge Marie est désormais représentée de plus en plus souvent vêtue d'un manteau bleu. Cette couleur devient progressivement le symbole de la pureté, de la fidélité et de la protection divine. Dans les œuvres les plus prestigieuses, les peintres utilisent même l'outremer, un pigment obtenu à partir du lapis-lazuli importé d'Afghanistan, parfois plus précieux que l'or. Réserver cette couleur au manteau de la Vierge est aussi une manière de souligner son importance.
Les rois de France ne tardent pas à s'approprier ce nouveau prestige. Sous le règne de Saint Louis, au XIIIᵉ siècle, le bleu devient l'une des couleurs emblématiques de la monarchie capétienne. Les célèbres fleurs de lys d'or sur fond d'azur s'imposent durablement comme l'un des symboles du royaume.
Pendant ce temps, le rose poursuit discrètement son chemin. Les progrès des teintures permettent d'obtenir des nuances plus délicates, mais personne ne songe encore à les réserver aux femmes. Les couleurs traduisent avant tout le rang social, la richesse ou les effets de mode.
Autrement dit, à la fin du Moyen Âge, ni le rose ni le bleu ne sont associés à un sexe. L'idée même qu'une couleur puisse distinguer les filles des garçons est encore très loin de voir le jour. La véritable surprise viendra quelques siècles plus tard. Car à la Renaissance, puis surtout sous l'Ancien Régime, le rose devient l'une des couleurs favorites de l'aristocratie... y compris des hommes.
LES HOMMES PORTENT VOLONTIERS DU ROSE
À la Renaissance, puis surtout aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, le rose devient l'une des couleurs les plus élégantes des cours européennes. Les nobles portent volontiers des habits de soie roses, saumon ou incarnat, richement brodés d'or et d'argent. À une époque où la mode masculine est particulièrement raffinée, cette couleur évoque avant tout le luxe, le goût et la distinction.
Les portraits de l'époque en témoignent. Princes, jeunes aristocrates, officiers ou courtisans – et même les rois, tels Henri IV, Louis XV et Louis XVI - apparaissent régulièrement vêtus de rose ou de nuances voisines. Les hommes portent également des gilets, des rubans, des bas ou des broderies dans ces tons délicats, sans que cela ne suscite la moindre remarque.
Sous le règne de Louis XV (1715-1774), cette mode atteint son apogée. À Versailles, les couleurs tendres sont partout : bleu céleste, vert d'eau, lilas... et bien sûr le rose. Elles habillent aussi bien les femmes que les hommes.
On dit souvent que c’est Madame de Pompadour qui va changer les choses. Ce n’est pas si simple. La passion pour les teintes délicates au XVIIIe s'exprime au-delà de son influence, notamment dans les arts décoratifs. En 1757, la manufacture royale de porcelaine de Sèvres crée ainsi une nouvelle nuance baptisée «rose Pompadour», en l’honneur de la célèbre favorite de Louis XV : un hommage à la femme la plus influente du royaume, mais aussi et surtout à la grande protectrice des artistes et des artisans qu’elle est alors - elle soutient en effet activement la manufacture de Sèvres et contribue largement à son rayonnement.
Obtenue grâce à un procédé innovant utilisant de l'or dissous, cette couleur devient rapidement l'une des signatures des porcelaines de Sèvres, admirées dans toute l'Europe. Son succès dépasse bientôt la céramique: on retrouve les nuances délicates du « rose Pompadour » dans les étoffes de soie, les éventails, les rubans, les meubles ou encore les tentures.
Le rose est alors une couleur à la mode. Une couleur aristocratique qui n’est pas uniquement féminine. Une couleur sont le prestige et l’intérêt va perdurer sous le règne de Louis XVI et Marie-Antoinette.
Il faut ainsi attendre la Révolution française pour que les couleurs des hommes s’assombrissent face à la sévérité du temps, mais aussi pour se différencier des codes vestimentaires des aristocrates. Seules les femmes vont conserver le privilège de la fantaisie et ainsi garder le rose pour leurs robes et accessoires.
Cependant, là encore, il n’est pas encore question de « filles en rose et garçons en bleu ».
LES BÉBÉS, EUX, SONT HABILLÉS... EN BLANC
C’est une autre idée reçue : avant le XXᵉ siècle, les nourrissons ne portent généralement ni rose ni bleu. Pendant des siècles, les jeunes enfants, filles comme garçons, sont vêtus de longues robes blanches.
Ce choix est d'abord pratique : le linge blanc supporte les lavages fréquents et peut être blanchi facilement. Mais il reflète aussi une autre réalité. Jusqu'au XVIIIᵉ siècle, on ne considère pas encore que les enfants doivent avoir une mode qui leur est propre. Ils sont habillés comme des adultes en miniature, avec des vêtements simplement adaptés à leur âge.
La robe présente également un avantage très concret : elle facilite le change et laisse davantage de liberté de mouvement à une époque où les couches modernes n'existent évidemment pas. Les petits garçons la portent ainsi pendant leurs premières années, avant d'enfiler leur premier véritable costume, généralement entre cinq et sept ans. Cette étape marque symboliquement leur entrée dans le monde des garçons.
Ce n'est qu'au XIXᵉ siècle, avec la démocratisation et l’industrialisation de la mode et le développement de la distribution, que les vêtements spécifiquement conçus pour les enfants commencent à se développer.
Les progrès des colorants chimiques rendent en outre les étoffes colorées plus accessibles, tandis que les premiers catalogues de mode enfantine apparaissent. Mais, là encore, si les enfants s’habillent de couleurs, aucune n'est encore réservée à un sexe en particulier.
EN 1918, LE ROSE EST CONSEILLÉ... AUX GARÇONS
Le plus étonnant reste peut-être à venir. En 1918, le magazine professionnel américain Earnshaw's Infants' Department affirme que « la règle généralement admise est le rose pour le garçon et le bleu pour la fille ».
L'explication est alors jugée parfaitement logique : le rose est une déclinaison du rouge, couleur associée à la force, au courage et à l'autorité. Il est donc considéré comme plus énergique et plus affirmé, tandis que le bleu, perçu comme plus délicat et plus gracieux, conviendrait davantage aux filles.
Cette recommandation est loin d'être isolée. Au début du XXᵉ siècle, les usages varient selon les familles, les régions et même les grands magasins. Certains préconisent le rose pour les garçons, d'autres exactement l'inverse.
Autrement dit, il n'existe encore aucune règle. L'association entre une couleur et le sexe d'un enfant reste avant tout une question de mode. Pourtant, en quelques décennies seulement, cette situation va complètement s'inverser. Et le rose va progressivement devenir... la couleur des filles.
ALORS, POURQUOI LE ROSE S’EST-IL ASSOCIÉ AUX FILLES ?
Il est impossible de dater précisément le moment où le rose est devenu « la couleur des filles ». Les historiens s'accordent en revanche sur un point : cette évolution est récente et progressive.
Entre les années 1920 et les années 1950, les fabricants de vêtements, les grands magasins et les publicitaires adoptent peu à peu les mêmes codes. Sans qu'aucune loi ne l'impose, le rose s'installe progressivement dans l'univers des filles, tandis que le bleu devient celui des garçons.
Après la Seconde Guerre mondiale, l'essor de la société de consommation accélère encore le phénomène. Les marques cherchent à mieux identifier leurs produits et à segmenter leur clientèle. Attribuer une couleur à chaque sexe devient un moyen simple de distinguer les vêtements, les jouets, les chambres d'enfants ou les accessoires… et de vendre plus de produits.
En 1959, le lancement de la poupée Barbie contribue à populariser durablement le rose auprès des petites filles. Puis à partir des années 1980, les échographies permettent aux futurs parents de connaître le sexe de leur enfant avant la naissance. Les vêtements, la décoration de la chambre et les cadeaux sont désormais choisis plusieurs mois à l'avance, renforçant encore cette association.
En moins d'un demi-siècle, ce qui n'était au départ qu'un simple code commercial finit par apparaître comme une tradition immuable.
UNE HISTOIRE QUI NOUS INVITE À REGARDER LES COULEURS AUTREMENT
L'histoire du rose rappelle finalement une chose essentielle : les couleurs n'ont jamais eu de signification universelle. Elles changent au gré des époques, des cultures, des croyances et des modes.
Le rose a d'abord été une simple nuance de rouge. Il a ensuite incarné le raffinement des cours européennes, avant d'être progressivement associé aux filles au cours du XXᵉ siècle. Rien de tout cela n’était gravé d’avance dans la pierre.
C'est peut-être là la principale leçon de cette histoire. Ce que nous considérons aujourd'hui comme une évidence est souvent le fruit d'habitudes relativement récentes. D'autres sociétés, hier comme aujourd'hui, attribuent d'ailleurs des significations très différentes aux couleurs.
Alors, la prochaine fois que vous croiserez un petit garçon vêtu de rose ou une petite fille habillée de bleu, souvenez-vous que ces couleurs racontent avant tout une histoire culturelle. Elles n'appartiennent ni aux filles, ni aux garçons. Elles appartiennent à celles et ceux qui choisissent de les porter – ou de les faire porter.
Après tout, si un aristocrate du XVIIIᵉ siècle trouvait le rose parfaitement élégant, pourquoi continuerions-nous, trois siècles plus tard, à enfermer les couleurs dans des cases ?
SOURCES
https://www.radiofrance.fr/franceculture/pourquoi-le-rose-c-est-pour-les-filles-9568791
https://www.ladn.eu/mondes-creatifs/rose-bleu-cliches-genres-histoire-couleurs/
https://www.ici.fr/emissions/minute-papillon/minute-papillon-32
https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000006676/pourquoi-le-rose-c-est-pour-les-filles.html
https://jejouemot.fr/histoire-de-mode-enfantine-le-petit-enfant-en-robe/




































































































































Commentaires