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L’HÔTEL DE LA MARINE À PARIS

Ecoutez le podcast ici

Aujourd’hui, je vous propose de me suivre à la découverte du sublime Hôtel de la Marine à Paris. Ce monument ne vous dit peut-être pas grand-chose, te comme moi, vous êtes sûrement passez devant de nombreuses fois sans réellement vous poser la question de son histoire.

Pourtant, ce bâtiment symétrique à l’Hôtel de Crillon, dont la façade trône sur la place de la Concorde depuis plus de 250 ans, face à l’Assemblée nationale et au célèbre obélisque de la Concorde, est un édifice riche d’histoire et digne d’intérêt pour les amoureux du patrimoine.


En effet, sous l’Ancien Régime et avant d’accueillir le ministère de la Marine au 19e siècle, l’Hôtel de la Marine, qui prend ce nom après la Révolution, abritait le Garde-Meuble de la Couronne.

Bâti entre 1758 et 1772, ce Garde-Meuble, géré par un Intendant Général directement nommé par le roi de France, accueillait, entretenait et fabriquait même les meubles, tapisseries, objets d’art et bijoux royaux pour la famille et les résidences royales. C’était en quelque sorte l’ancêtre de notre Mobilier National actuel. Un lieu qui, comme un musée avant l’heure, était déjà ouvert au public sous le règne de Louis XVI, afin d’exposer aux yeux du peuple les collections royales et le meilleur de la création française du 18e siècle.


En juin 2021, après le déménagement du ministère de la Marine en 2015 et plus de cinq années de rénovation, l’Hôtel de la Marine rouvrait ses portes au public, restauré dans sa version originelle, et témoignant de la splendeur des arts décoratifs du 18e siècle.

Et à monument exceptionnel, visite exceptionnelle! Ainsi, plusieurs parcours de visites sont proposés, tous avec un système d’audioguide innovant et complètement immersif, appelé le casque « Confident » (Difficile à décrire ici, mais c’est assez étonnant) :

  • Grand Tour, Siècles des Lumières (celui que j’ai fait) : le plus complet (1h30)

  • Grand Tour en famille : voyagez dans le temps à travers un jeu de piste familial

  • Salons & loggia : les salons d’apparat (45 min)

L’idée de ce dispositif original? S’immerger dans l’histoire du monument et dans la vie du dernier Intendant Général du Garde-Meuble de la Couronne au 18e siècle, Thierry de Ville-d’Avray (1732-1792), tout en découvrant les lieux de manière libre et ludique : dans plusieurs pièces, vous pouvez même circuler librement, comme si vous étiez vous-mêmes acteur des lieux.


Après vous avoir présenté l’histoire de l’Hôtel de la Marine et expliqué le contexte et les évolutions de sa construction, je vous propose de me suivre dans la visite que j’en ai fait il y a quelques mois. Une visite accessible à tous que je vous recommande puisqu’elle vous permet de vous immerger dans des pièces superbement meublées et décorées dans un style on ne peut plus 18e siècle.


DU GARDE-MEUBLE DE LA COURONNE À L’HÔTEL DE LA MARINE


Commençons donc par un peu d’histoire.

Nous sommes en 1748. Louis XV est roi de France depuis la mort de son arrière-grand-père Louis XIV le 1er septembre 1715, et réellement au pouvoir depuis sa majorité, alors fixée à 13 ans, en 1723. Le 18 octobre 1748, il a signé le traité d’Aix-la-Chapelle qui met fin à la Guerre de Succession d’Autriche qui, depuis le 16 décembre 1740, opposait la France et ses alliés - la Prusse, la Bavière et l’Espagne - à la coalition menée par l’Autriche et ses partenaires - la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et la Russie. Si l’alliance menée par la France sort perdante de cette guerre, il n’en reste pas moins que le peuple est heureux de l’arrêt du conflit et du retour de la Paix. Ainsi, pour célébrer son roi, encore à l’époque surnommé le ‘Bien-aimé’, la ville de Paris décide de lui offrir une place royale où trônera sa statue équestre commandée au sculpteur Edme Bouchardon (1698-1762).

Tous les prédécesseurs de Louis XV ont en effet leur place attitrée. La place Royale (actuelle place des Vosges) et la place Dauphine sont créées en l’honneur de Louis XIII (1601-1643), puis la place des Victoires et la place Vendômes sont vouées à Louis XIV (1638-1715). Mais une question se pose avant toute chose : où peut-on situer la place dédiée à Louis XV dans ce Paris déjà bien urbanisé ? Un concours est alors lancé, plus de 150 propositions sont reçues, et une trentaine est retenue pour étude. Celles qui impliquent la destruction de places ou bâtiments existants sont éliminées. Pour réaliser les autres, il faut alors trouver un terrain libre. On retient alors l’idée du marquis d’Argenson et de l’architecte Lassurance Le Jeune qui proposent d’investir le terrain de la Fondrière situé entre les Tuileries et les Champs-Elysées. Louis XV, propriétaire de cet espace, l’offre ainsi à la ville.


Mais si on connaît maintenant son emplacement, il reste à définir l’urbanisme de cette place. En janvier 1753, rien n’est avancé. Le roi, qui craint que les propositions reçues ne soient pas à la hauteur, fait alors appel à l’Académie royale d’architecture dirigée par Jacques-Anges Gabriel (1698-1782), son Premier architecte depuis 1742. Celle-ci rend 19 propositions mais aucune ne plaît réellement au roi qui demande alors à Jacques-Anges Gabriel de décider. Ce dernier réalise une synthèse des meilleurs projets. Il garde par exemple l’idée de Germain Boffrand de ne construire que sur le côté nord de la place pour laisser libre le côté qui donne sur la Seine et ceux donnant sur le jardin des Tuileries et sur les Champs-Elysées. Une manière de dégager les espaces, certes, mais aussi et surtout de faire des économies. Le plan de la place est finalement approuvé par le roi en décembre 1755 et le chantier commence.


Sur le côté nord de la future place Louis XV, de part et d’autre de la rue Royale, nouvel axe nord-sud créé par Ange-Jacques Gabriel, on choisit de bâtir deux palais somptueux. Alors qu’on ne leur a encore attribué aucune fonction, on décide dans un premier temps de ne bâtir que leur façade sans rien derrière, comme cela se faisait à l’époque. Les premières pierres de ces deux façades jumelles, qui s’inspirent de la « colonnade » du Louvre, sa façade orientale réalisée par Claude Perrault en 1668 sous le règne de Louis XIV, sont posée en 1758. Ce sont les sculpteurs Guillaume II Coustou et Michel Ange Slodtz qui sont alors en charge des sculptures et décorations.

Malheureusement, les travaux vont être retarder avec le déclenchement d’une nouvelle guerre : la Guerre de Sept Ans.


Point histoire : la guerre de Sept Ans.

Du 17 mai 1756 au 15 février 1763, la guerre de Sept Ans voit s’opposer, entre autres, la coalition franco-autrichienne (menée par Louis XV et Marie-Thérèse d’Autriche) et la coalition anglo-prussienne (menée par Georges II puis Georges III d’Angleterre, et Frédéric II de Prusse). Cette guerre est déclenchée par l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche qui souhaite récupérer la Silésie, un territoire qu’elle avait dû céder à Frédéric II en 1748 après la guerre de Succession d’Autriche (16 décembre 1740-18 octobre 1748). Ce nouveau conflit, le premier réellement mondial, implique l’affrontement à l’international des empires coloniaux français et anglais, notamment en Amérique du Nord et en Inde où la France perd une grande partie de ses territoires qu’elle doit céder au Royaume-Uni (dont le Canada, la vallée du Mississippi, la Dominique, la Grenade… et d’autres possessions en Inde) -des pertes qui contribueront à ternir l’image de Louis XV et à affaiblir la puissance et l’influence européenne de la France. En Europe, ce conflit implique la Prusse de Frédéric II qui, après quelques défaites (Kunesdorf en 1759) mais surtout plusieurs victoires (Rossbach en 1757), sort vainqueure de la guerre et reprend des terres à l’Autriche, dont la Silésie qu’elle garde. Le royaume de Prusse est désormais une grande puissance européenne avec laquelle la France et surtout l’Autriche vont devoir composer.


Après le Traité de Paris, signé en février 1763 et qui met fin à la Guerre de Sept Ans, les grands chantiers reprennent en France, dont celui de la place Louis XV. La statue du roi est ainsi inaugurée en juin 1763. Les façades sont finalisées en 1765 et après plusieurs hésitations et affectations, on choisit d’installer l’hôtel du contrôleur général des Finances, mais aussi des résidences pour les ambassadeurs, dans le palais de gauche (l’actuel Hôtel de Crillon), et dans le palais de droite, on décide d’établir le Garde-Meuble de la Couronne où sont conservés, entretenus et même fabriqués les meubles, tapisseries, objets d’art et bijoux royaux.


Point anecdote : qu’appelle-t-on le Garde-Meuble de la Couronne.

Créé par Henri IV en 1604, le Garde-Meuble de la Couronne est un département de l’administration des Bâtiments du Roi. Réformé sous le règne de Louis XIV par Colbert qui définit ses missions exactes, le Garde-Meuble de la Couronne doit tout d’abord s’occuper de l’ameublement des résidences royales : fournir de nouveaux meubles, puis entretenir et restaurer le mobilier et les objets de décorations existants. Sa seconde mission est ensuite de travailler à la conservation des pièces exceptionnelles comme les tapisseries, les objets d’art, les armures et les bijoux de la Couronne. L’ensemble de ces pièces royales est inaliénable et constitue ce qu’on appellera plus tard le patrimoine national. Après sa construction, et suivant l’esprit des Lumières qui se répand au milieu du 18e siècle, le nouveau Garde-Meuble de la place Louis XV sera ouvert gratuitement au public tous les mardis d’avril à novembre, afin que le peuple puisse admirer les collections royales. On considère ainsi parfois que le garde-Meuble de la Couronne est le premier musée national avant-même celui du Louvre qui ouvrira en 1793. Le garde-Meuble est dirigé par un Intendant Général, officier de la Maison du roi auquel il est directement relié.


Revenons à la construction du bâtiment. En attendant qu’il soit prêt et qu’il surplombe la nouvelle place Louis XV, le Garde-Meuble s’installe en 1758 à l’Hôtel de Conti puis en 1768 au Palais de l’Elysée. En parallèle, Ange-Jacques Gabriel finalise la construction du nouvel hôtel qui, après plusieurs hésitations, prend sa forme définitive avec la création de deux cours qui se succèdent derrière la façade : la cour principale, ouverte aussi sur la rue Royale et qui deviendra la cour d’Honneur, accueille les remises et ateliers ; la seconde cour, plus petite, ouverte sur la rue Saint-Florentin et qui deviendra la cour de l’Intendant, sert pour l’administration du Garde-Meuble. Une troisième arrière-cour est aussi créée pour le service et pour isoler le bâtiment des immeubles voisins.


Le rez-de-chaussée, sous arcades, est prévu pour accueillir des magasins et des ateliers. Le premier étage accueille, derrière la façade, les espaces de réceptions et d’exposition, puis trois appartements : un côté rue Royale, et deux côtés rue Saint-Florentin. Le fond de cour et le deuxième étage sont réservés à des magasins et des logements de fonction, tandis que l’aile entre les deux cours accueille une chapelle.


En 1772, après quatre ans de travaux, le nouvel Hôtel du Garde-Meuble de la Couronne est prêt. Pierre Elisabeth de Fontanieu (1730-1784), qui a la charge d’Intendant Général du Garde-Meuble du roi depuis 1764, s’y installe à l’automne 1774 après y avoir fait aménager ses appartements, et l’administration y prend définitivement ses quartiers. Nous sommes alors après la mort de Louis XV qui est décédé le 10 mai de la même année. Désormais sous les ordres du nouveau roi Louis XVI (1754-1793), l’intendant demande et obtient l’autorisation de présenter les collections du Garde-Meuble au public, une fois par semaine le mardi, de Pâques à la Toussaint. Ainsi, dans la salle d’Armes étaient exposées les armes et armures royales ; dans la salle des bijoux, on trouvait les vases précieux, les cristaux, l’orfèvrerie et les joyaux de la Couronne ; et dans la galerie dite des grands meubles on pouvait observer les plus belles étoffes et tapisseries.

A la mort de Pierre Elisabeth de Fontanieu le 30 mai 1784, c’est Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray (1732-1792), ancien Premier valet de chambre du roi Louis XVI, titré baron de Ville-d’Avray, qui reprend la charge d’Intendant du Garde-Meuble du Roi. Comme son prédécesseur, il garde ouvert le bâtiment au public. Il réaménage et redécore aussi les appartements pour lui et sa femme, et mène une vie fastueuse dans son palais de la place Louis XV. C’est la version de l’édifice repensé par Thierry de Ville-d’Avray que nous pouvons découvrir aujourd’hui.


Avançons un peu dans l’Histoire. Lorsqu’éclate la Révolution, l’hôtel va être pillé de ses armes par les émeutiers le 13 juillet 1789, veille de la prise de la Bastille. Après le retour du roi et de la famille royale à Paris au Palais des Tuileries en octobre 1789, les administrations vont aussi quitter Versailles. L’hôtel du Garde-Meuble va alors accueillir le ministère de la Marine avec lequel il va cohabiter un temps.

Le lendemain du 10 août 1792, qui voit l’invasion du Palais des Tuileries par le peuple et la chute de la Monarchie, la statue de Louis XV est démontée et fondue, et la place Louis XV devient la place de la Révolution. C’est là que sera installée la guillotine qui verra la condamnation à mort de nombreux Français, dont le roi Louis XVI (21 janvier 1793) et son épouse la reine Marie-Antoinette (16 octobre 1793), mais aussi les révolutionnaires Danton (5 avril 1794) et Robespierre (28 juillet 1794). En 1795, la place sera rebaptisée place de la Concorde par le Directoire pour marquer la réconciliation des Français après la période de Terreur qui s’est étendu de 1792 à 1794. Pour rappel, le Directoire est un régime politique qui a gouverné la France du 26 octobre 1795 au 9 novembre 1799, et dans lequel cinq Directeurs ou chefs du gouvernement se répartissent les pouvoirs exécutifs, l’objectif étant d’éviter la tyrannie.


Quant à Thierry de Ville d’Avray, il sera emprisonné à la prison de l’Abbaye et tué dans les massacres du 2 au 6 septembre 1792 qui voient les exécutions de nombreux détenus des prisons de Paris, majoritairement des nobles, membres du clergé ou encore des ennemis supposés ou non de la Révolution. Quelques jours plus tard, l’hôtel du Garde-Meuble, moins bien gardé, est victime d’un vol : celui des bijoux de la Couronne. Le vol du siècle, si ce n’est du millénaire !


Point Anecdote: le vol des bijoux de la Couronne à l’Hôtel de La Marine

En pleine Révolution, l’ancien Garde-Meuble des rois Louis XV et Louis XVI fût le témoin d’un vol inimaginable et quasi romanesque: du 11 au 16 septembre 1792, les bijoux de la Couronne qui y étaient gardés vont être dérobés sans que les gardiens ne s’en aperçoivent !


Rappelons le contexte. 1792 est une année charnière pour la Révolution. La Monarchie est tombée le 10 août après l’invasion des Tuileries, et quelques jours après, du 2 au 6 septembre, des massacres ont eu lieu dans plusieurs prisons de France : convaincus par les rumeurs de complots antirévolutionnaires qui se fomenteraient depuis les prisons, et craignant les invasions étrangères, des sans-culottes, encouragés par des personnalités révolutionnaires comme Marat, vont envahir les prisons à Paris (l’Abbaye à Saint-Germain-des-Prés, celle de la Force, ou encore la Conciergerie), et en Province comme à Lyon. Après un simulacre de jugement fait par un pseudo tribunal du peuple, plus de 1 100 suspects, essentiellement des aristocrates et des prêtres, mais aussi des prisonniers ordinaires, seront tués dans leurs cellules. Parmi eux, Thierry de Ville-d’Avray, le dernier intendant du Garde-Meuble du Roi.


Le climat est donc tendu et incertain en cette fin d’été 1792, et déjà, les gardiens du Garde-Meuble craignaient pour la sécurité du mobilier et des objets royaux qui s’y trouvaient, mais aussi et surtout pour les bijoux de la Couronne conservés dans les salons d’honneur. On y recense plus de 10 000 pierres parmi lesquelles le Grand Saphir de Louis XIV, le Bleu de France, le diamant nommé le Sancy, et le diamant appelé le Régent.

Mal gardé, isolé au bout de la ville, le Garde-Meuble est une cible idéale pour les cambrioleurs : les salons d’honneurs, au premier étage, sont fermés sous scellé et aucune ronde n’y passe plus. Le vol paraît donc facile : Il suffit de monter sur la loggia grâce à un réverbère, de forcer une fenêtre (le trou est d’ailleurs toujours visible sur un volet) et le tour est joué ! Ce sera chose faite durant quatre nuits du 11 au 16 septembre par une bande dirigée par un repris de justice, Paul Miette, assistée d’un autre groupe, les « Rouennais » menés par Cadet Guillot dit Lordonner.


A force de se venter, les pillards seront arrêtés la dernière nuit. 27 seront jugés, peu seront condamnés, et Miette sera même acquitté, mais 8 seront quand même guillotinés.


Finalement, on va vite s’interroger face à un crime facilement mené et parfois incohérent. En effet, les serrures des armoires n’ont pas été forcées, et il paraît étrange que les gardes n’aient rien vu quatre soirs de suite. On dit que les 40 malfrats auraient eu des complices. Certains pensent aux gardiens eux-mêmes. D’autres, comme Marat, accuseront les aristocrates et la Reine Marie-Antoinette elle-même (alors en prison). Même Danton sera suspecté : on dit qu’il aurait soudoyé les Prusses en offrant les joyaux au duc de Brunswick pour qu’il se retire à Valmy face à l’armée révolutionnaire le 20 septembre.


Les trois quarts des bijoux seront retrouvés dont le Régent et le Sancy (aujourd’hui visible dans la Galerie d’Apollon du Louvre) ; le Grand Saphir (exposé aujourd’hui dans la Galerie de Minéralogie du Musée d’Histoire Naturelle à Paris) ; ou encore le Bleu de France connu comme le diamant Hope réapparu 20 ans plus tard en Angleterre (Pour information, c’est ce diamant qui inspirera le Cœur de l’Océan du film Titanic).


Revenons à notre histoire. Nous sommes toujours en pleine Révolution. A cette période, beaucoup de biens de l’aristocratie ou du clergé sont saisis par la Nation. Ils s’accumulent au Garde-Meuble et ne peuvent être tous utilisés dans les administrations et résidences d’Etat. Aussi, alors que leur conservation et leur entretien devient coûteux, on va décider de vendre certains meubles et objets. Finalement, l’institution du Garde-Meuble est mise en liquidation en juin 1797 et elle disparaît le 19 mai 1798. A partir de là, le secrétariat d’Etat à la Marine va occuper l’ensemble du bâtiment qui va évoluer au fil des années et prendre le nom d’Hôtel de la Marine.


Toutefois, les salons de réceptions sont conservés et sous le Consulat (1799-1804) et le Premier Empire de Napoléon 1er (1804-1814), le faste des réceptions et des cérémonies d’apparat reprend de la vigueur. C’est ainsi qu’un bal sera organisé à l’Hôtel de la Marine en l’honneur de Napoléon 1er après son sacre comme Empereur des Français à la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804.


Sous la Restauration (1814-1830) qui voit le retour sur le trône de deux rois de France, les frères de Louis XVI, Louis XVIII (1814-1824) et Charles X (1824-1830), l’architecte Charles François Mandar (1757-1844) est chargé de redécoré une partie des espaces, mais sans réelles grandes transformations.

En revanche, la Monarchie de Juillet de Louis-Philippe 1er (1830-1848), qui voit fortement se développer la marine militaire, va lancer de grands travaux. Ainsi, entre 1835 et 1837, l’hôtel est agrandi, et un nouveau bâtiment est construit dans l’arrière-cour pour accueillir les archives de la Marine. Un étage est ajouté aux bâtiments principaux, et on réaménage et redécore les pièces d’apparats au goût de l’époque, c’est-à-dire à grand renfort de dorures notamment. En 1843, la galerie dite des grands meubles est remplacée par un salon de réception et une grande salle à manger d’apparat, dont les décors retracent les grands événements de l’Histoire de la marine française. De nombreuses réceptions sont organisées ici, et c’est d’ailleurs depuis la Loggia qui longe ces pièces d’apparat que le roi des Français assistera à l’installation de l’obélisque du temple de Louxor, place de la Concorde, en 1836.

Point anecdote : d’où vient l’obélisque de la Concorde ?

Si on réfléchit bien, c’est le plus vieux monument de Paris : l’obélisque du temple de Louxor, qui trône au centre de la place de la Concorde depuis 1836 a en effet pas moins de 3 300 ans ! Mais comment est-il arrivé là ?


Nous sommes en 1829. La France est encore en pleine période dite de Restauration (1814-1830) où, après le Premier Empire de Napoléon 1er (1804-1814), deux rois vont remonter sur le trône de France et se succéder, « restaurant » ainsi la monarchie : les frères de Louis XVI, Louis XVIII (Règne : 1814/15-1824) et Charles X (1824-1830). Cette année-là, en signe de bonne entente entre son pays et la France, le vice-roi d’Egypte, Méhémet Ali, décide d’offrir à Charles X deux des colonnes qui se trouvent à l’entrée du Temple d’Amon-Rê à Louxor. Un monument bâti entre -1500 et -1180, sous les 18e et 19e dynasties, dont les parties le plus anciennes datent des pharaons Amenhotep III (-1403/-1352) et Ramsès II (-1304/-1213). Dans un premier temps, par souci pratique, on décide de n’en rapporter qu’une des deux à Paris. Jean-François Champollion (1790-1832), l’égyptologue français qui fût le premier à déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens dans les années 1820, choisit l’obélisque de droite.


Mais l’acheminement jusqu’à Paris ne va pas être des plus simples, ni des plus rapides. Il faut d’abord démanteler l’obélisque puis prendre garde à ne pas altérer les quatre faces ornées de hiéroglyphes. C’est ainsi qu’en décembre 1831, la colonne est embarquée sur le Nil… où elle est bloquée huit mois, dans l’attente que la crue du fleuve ne descende. Finalement, l’obélisque arrive dans le port de Toulon en mai 1833, d’où elle part pour Cherbourg en contournant l’Espagne. Elle remonte ensuite la Seine depuis Rouen jusqu’à Paris où elle entre le 23 décembre 1833.


Mais à son arrivée on s’aperçoit que son socle est gravé de babouins qui se tiennent debout, le sexe bien apparent : des figures explicites qui auraient pu choquer à l’époque. On décide donc de garder le socle original pour le Louvre, et d’en créer un nouveau en Bretagne. Ce nouveau piédestal en granite rose présente sur deux faces les étapes du transport de l’obélisque depuis Louxor jusqu’à Paris ; et sur les deux autres faces, des inscriptions rappellent l’organisation du projet par Louis-Philippe et les relations entre la France et l’Egypte depuis Napoléon 1er.


Finalement, après toutes ces péripéties, l’obélisque est enfin prêt à être installé le 25 octobre 1836. Entre temps, la France a changé de régime politique. Après la révolution des Trois Glorieuses (27, 28 & 29 juillet 1830), Charles X a abdiqué au bénéfice de son cousin, Louis-Philippe d’Orléans qui devient roi des Français au sein d’une nouvelle monarchie constitutionnelle. C’est donc le roi Louis-Philippe 1er qui, depuis la loggia (balcon) de l’Hôtel de la Marine, place de la Concorde, va inaugurer l’obélisque devant 200 000 Parisiens.


Si on choisit la place de la Concorde, c’est pour symboliser la paix et la ‘concorde’ justement entre les Français qui se sont plusieurs fois affrontés ici, sur cette place, à l’endroit même où la gillotine révolutionnaire a de nombreuses fois donné la mort.


Champollion, disparu en 1832, n’assistera pas à l’événement, mais les hiéroglyphes qui s’y trouvent ont pu être déchiffrés. Vous pourrez facilement en trouver les détails par vous-même, mais on y voit notamment Ramsès II faire des offrandes au dieu Amon-Rê.


Bien des années plus tard, en mai 1998, un pyramidion de tôle de bronze et doré à la feuille d’or sera installé au sommet de l’obélisque pour rappeler le revêtement qui devait s’y trouver à l’origine. Enfin, suivant une idée proposée par l’astronome Camille Flammarion en 1913, un cadran solaire est inauguré le 21 juin 1999, jour du solstice d’été. L’obélisque joue ici le rôle

d’aiguille dont l’ombre indique l’heure sur un cadran matérialisé par des clous au sol.


Revenons à l’Hôtel de la Marine. Après la Monarchie de Juillet et l’avènement d’une République provisoire, le bâtiment continue d’accueillir le ministère de la Marine. C’est ici et à cette époque qu’est préparé le texte d’abolition de l’esclavage qui sera signé le 27 avril 1848, à l’initiative du sous-secrétaire d’Etat à la Marine et aux Colonies, Victor Schoelcher (1804-1893).

Par la suite, sous le Second Empire de Napoléon III (1852-1870) qui continue à développer la marine militaire, l’immeuble voisin de l’Hôtel de la Marine est intégré, en 1855, à l’ensemble du bâtiment. On va également créer une galerie en bois et or, la galerie des Ports de France, en hommage aux villes maritimes du pays. Après la chute de l’Empire en 1870, et après avoir évité la destruction sous la Commune de Paris en 1871, l’hôtel reste dédié au ministère de la Marine française, sauf sous l’occupation allemande quand les Nazis y installent les bureaux de leur propre Kriegsmarine (marine de guerre).


Classés aux Monuments Historiques en 1977, les bâtiments, qui accueillent toujours le ministère de la Marine, sont rénovés, mais en 2008 la décision est prise de construire à Balard un lieu qui regroupera toutes les armées dans un même espace : l’Hexagone. En 2015, l’Hôtel de la Marine est donc déserté par ses occupants et, sauvé d’une vente envisagée par le gouvernement d’alors, il est confié en gestion au Centre des Monuments Nationaux (CMN) qui engage sa rénovation afin d’en faire un site culturel.


Le CMN décide de le restaurer dans son état 18e siècle, lorsque Thierry de Ville-d’Avray occupait encore les lieux emblématiques du Garde-Meuble royal. Rouvert en juin 2021, l’Hôtel de la Marine retrouve ainsi sa vocation de lieu de patrimoine et d’exposition ouvert au public.


Maintenant que vous connaissez l’histoire de l’Hôtel de la Marine, je vous propose de me suivre dans la visite guidée des lieux, des appartements du marquis et de la marquise de Ville-d’Avray en passant par les espaces de réceptions et les salons Second Empire.



VISITE DE L’HÔTEL DE LA MARINE : GRAND TOUR, SIÈCLES DES LUMIÈRES


La visite se décompose en deux parties :

  • Les appartements de l’Intendant et de son épouse

  • Les salons de réceptions et la Loggia qui donnent sur la place de la Concorde.


Avant d’entrer dans le monument à proprement parler, il nous faut nous arrêter un instant sur la sublime façade de l’Hôtel de la Marine. Comme vous le savez, la place, comme les deux palais qui la bordent, ont été conçus pour servir d’écrin à la statue de Louis XV. Aussi, bien qu’il se soit inspiré de l’architecture classique du règne de Louis XIV, l’architecte de Louis XV Ange-Jacques Gabriel va innover et se détacher de certains principes en proposant notamment une façade sans pavillon central, comme c’est le cas par exemple pour la colonnade du Louvre (façade Est) réalisée par Claude Perrault en 1668. En créant une façade avec uniquement deux pavillons d’angle, l’idée, ici, est de faire de la statue du roi l’élément central de la place, justement. Cependant, malgré cette liberté prise par Gabriel, nous sommes bien face à un bâtiment marqué par le classicisme et le retour aux goûts à l’Antique, dans la plus pure tradition architecturale française héritée de Jules-Hardouin Mansart, l’architecte du château de Versailles. On trouve ainsi au premier étage une colonnade corinthienne devant un promenoir (ici, la Loggia), une balustrade sur la crête de la façade, et une série d’arcades au rez-de-chaussée qui cachent l’entresol. Des éléments classiques typiques. Parmi les sculptures de Michel-Ange Slodtz et Guillaume II Coustou, je vous suggère de vous attarder sur les frontons des pavillons latéraux. Ils représentent la ‘Félicité publique’, à droite, et la ‘Magnificence royale’, à gauche.


Maintenant que la façade de l’Hôtel de la Marine n’a plus de secrets pour vous, commençons notre visite. Quel que soit le parcours que vous choisirez, tout commence dans la cour de l’Intendant. Créée pour desservir les bureaux de l’administration du Garde-Meuble, elle permet aussi de rejoindre les appartements de l’Intendant et de son épouse. Lors de la restauration du bâtiment en 2021, la cour de l’Intendant a été fermée en son sommet par une structure contemporaine, une verrière subtilement conçue en verre, inox poli et miroirs pour permettre de ne créer aucune ombre. Cette œuvre réalisée par l’architecte Hugh Dotton diffusent ainsi les rayons de lumières comme pouvaient le faire les cristaux des lustres au 18e siècle.

Une fois la cour de l’Intendant admirée et votre équipement audio (le fameux casque ‘Confident’) récupéré, vous pouvez commencer le parcours de la visite « Grand Tour, Siècles des Lumières » qui est le plus complet et qui, en une heure trente minutes, vous permet de découvrir l’ensemble des lieux.


LES APPARTEMENTS DE MONSIEUR ET MADAME DE VILLE-D’AVRAY

Nous empruntons alors l’escalier de l’Intendant et arrivons au premier étage, au départ de la visite des appartements privés de l’intendant. Créés pour le premier intendant, Pierre-Elisabeth de Fontanieu, l’appartement dans lequel nous pénétrons est présenté dans la version réaménagée par son successeur, Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray.


Nous nous retrouvons ainsi dans l’antichambre de l’appartement de l’Intendant. La première chose marquante est le sol en pierre de liais (pierre de taille calcaire) à cabochons noir. Avec la sobriété des murs et de la pièce en général, peinte en blanc de roi (blanc légèrement teinté de charbon et de bleu de Prusse), ce sol simple et élégant s’intègre à l’atmosphère accueillante de la pièce. Je vous invite à circuler dans cette pièce où l’on peut littéralement évoluer partout, sans restriction (à condition de ne pas toucher les meubles et objets bien sûr), et à en observer les détails : les bas-reliefs au-dessus des portes représentant les quatre éléments (la Terre, l’Air, l’Eau et le Feu) ; la statue, disposée dans une niche au-dessus du poêle de faïence, blanc lui-aussi, figurant Hébé, la fille de Zeus et d’Héra, symbole de jeunesse et vitalité (à l’origine il s’agissait d’une sculpture de Flore, déesse du Printemps) ; les deux tableaux du peintre italien de Bologne Pietro Paltronieri ; la magnifique fontaine composée d’une vasque de marbre blanc sculptée, surmontée d’un cygne et d’un enfant dorés ; ou encore le mobilier, une table et des chaises conçues par Etienne II Dieudonné et Jean Avisse.


Depuis l’Antichambre, nous empruntons un petit couloir peint en vert et décoré de tableaux de François Desportes et Francesco Casanova qui mène dans une seconde antichambre. Cette petite pièce, qui comme la précédente servait de ‘salle d’attente’ pour les visiteurs de l’intendant, est remarquable de simplicité, encore, et de beauté. Le parquet géométrique en marqueterie de chêne et de bois exotiques est superbe. On ne reste pas longtemps dans cette pièce, mais n’oubliez pas d’y admirer le magnifique poêle peint en jaune et gris-vert, et surmonté d’une plaque de marbre rose. A ce moment de la visite, les premières pièces traversées témoignent déjà du goût raffiné de Thierry de Ville-d’Avray et de l’importance de la fonction de l’intendant du Garde-Meuble.


Nous pénétrons maintenant dans le cabinet d’Audience. Ici, la richesse des décors et le goût pour l’opulence de Thierry de Ville-d’Avray s’étalent au grand jour, mais toujours avec raffinement et élégance, sans excès tape-à-l’œil. C’est dans ce cabinet de travail que l’intendant passait une partie de la journée et c’est ici aussi qu’il recevait ses visiteurs et invités prestigieux. Je vous recommande de rester un petit moment dans cette pièce riche de nombreux détails. Le parquet marqueté en acajou et hêtre de Hollande est, là-aussi, sublime avec ses motifs géométriques presque contemporains. Les murs vert d’eau, agrémentés de tentures de soie peintes d’oiseaux, de fleurs et d’arabesques, confèrent une atmosphère très chaleureuse à ce cabinet. Enfin, disposés sur le mobilier, dont le superbe secrétaire à cylindre réalisé par l’ébéniste Jean-Henri Riesner, ou l’imposant bureau d’Antoine-Robert Gaudreau créé dans un style très Louis XV avec ses pieds courbes et ultra-décorés, vous pourrez observer de nombreux objets du quotidien et d’époque qui encrent l’ensemble de la pièce dans la réalité. Car c’est ce qui est frappant ici, contrairement à d’autres lieux que j’ai pu visiter, on croirait que l’Hôtel est encore habité. En effet, au-delà de la restauration très récente des appartements, les nombreux meubles, objets et éléments de décors retrouvés et réintégrés dans les différentes pièces nous embarquent dans la réalité du 18e siècle.


Après avoir bien pris notre temps dans le cabinet d’Audience, avançons et découvrons un lieu plus intime : la chambre de l’Intendant. Ici, le mobilier original de Jean-Baptiste Sené étant conservé au Museum of Fine Arts de Boston aux Etats-Unis, la chambre est remeublée de pièces d’époque, semblables à celles qui s’y trouvaient. On peut ainsi admirer le lit à la romaine (genre de lit à baldaquins utilisé au 18e) réalisé par Georges Jacob et intégré dans l’alcôve tendue de lampas bleu et blanc décoré d’arabesques. Ici aussi, au-delà de meubles remarquables comme le bureau, la commode ou la table à thé, ce sont tous les objets du quotidien qui donnent vie à cette chambre: tabatières, lunettes, bougeoirs, encrier… Sur le côté du lit, deux portes mènent aux garde-robes de l’intendant. On aperçoit d’ailleurs, derrière le bureau, une chaise d’aisance, autrement dit des toilettes privées.

Depuis la chambre, nous accédons ensuite au cabinet de Physique, lieu d’étude et d’expériences en physique et chimie installé par Pierre-Elisabeth de Fontanieu, grand admirateur des sciences. Des outils et des instruments scientifiques y sont aujourd’hui exposés.


Nous traversons donc le cabinet de physique et nous retrouvons dans la chambre des Bains. Comme son nom l’indique, c’est ici que l’intendant venait se toiletter et se délasser. On retrouve ici, sur les lambris, le fameux blanc de roi qui colorait subtilement l’antichambre et contribue à donner une atmosphère chaleureuse et ‘cosy’ à cette pièce. La baignoire en cuivre peint et les robinets en bronze à têtes de canards ne sont pas d’origine mais semblables à ce qui se faisait au 18e siècle. Les meubles et les objets racontent ici aussi le quotidien de l’intendant : fauteuil à coiffer, coiffeuse d’homme, lit de repos, serviettes… tout y est pour prendre soin de soi!


De la pièce privée qu’est la salle des Bains, nous retraversons l’antichambre pour gagner, cette fois, une pièce de réception : la salle à manger de l’Intendant. Ici, nous sortons de l’intime pour gagner le faste du 18e siècle. Le parquet ‘Versailles’, les tentures fleuries, les dessus de portes peints d’oiseaux exotiques colorés, le mobilier, la vaisselle et l’argenterie… tout laisse à montrer l’opulence de cette pièce. Et pourtant, là encore, l’atmosphère reste chaleureuse et on imagine ici des dîners importants, certes, mais joyeux, festifs et conviviaux. La mise en scène, qui s’inspire du tableau de Jean-François de Troy, ‘le Déjeuner d’huîtres’ (1735), y est certainement pour beaucoup. La table est prête à recevoir les convives : le service en porcelaine de Sèvres ‘Boni de Castellane’ est disposé ; les verres en cristal gravés, les serviettes en damas de lin, ou encore les bougeoirs sont à leur place ; les corbeilles de fruits sont remplies, et le pain et les huîtres sont déjà entamés, comme si on venait de commencer le repas. Au milieu, le majestueux lustre en cristal de roche ajoute au luxe de la pièce. Enfin, parmi les meubles remarquables, on ne peut passer à côté de l’imposant médailler-buffet marqueté signé Antoine-Robert Gaudreau. En chêne agrémenté de décors sculptés en bronze doré, il est vraiment sublime ! Il est secondé par un buffet, plus petit, situé derrière la table et réalisé, lui, par l’ébéniste Jean-Henri Riesener.


Après nous être imprégnés de l’ambiance festive de la salle à Manger, faisons ce que feraient les invités de l’intendant : poursuivons par le salon d’Angle ou salon de Compagnie. C’est ici que l’intendant et son épouse recevaient leurs invités pour des soirées festives de jeux et de conversations. Le salon de Compagnie se trouve à l’angle de la rue Saint-Florentin et de la place de la Concorde, dans le pavillon d’angle de droite quand on regarde l’hôtel de l’extérieur. On trouve ici les décors les plus raffinés, mais aussi les plus riches, des appartements de l’Intendant. Ils ont été commandés par Pierre-Elisabeth de Fontanieu à Jacques Gondouin lors de l’aménagement de l’hôtel entre 1772 et 1774. L’or est omniprésent, notamment dans les boiseries sculptées en forme de drapés et de guirlandes, spécifiquement étudiées pour refléter la lumière des bougies les soirs de réception. La cheminée en marbre surmontée d’un immense miroir et ornée de décors en bronze doré est majestueuse. Les deux tapisseries des Gobelins, ‘Les Deux Taureaux’ et ‘Le Chameau’, qui couvrent les murs habillent cette pièce meublée de fauteuils en velours, d’un canapé, d’une console en bois doré et de chaises réalisés par Jean-Baptiste Claude Sené et Georges Jacob. On trouve aussi ici des tables de jeux qui attestent de la fonction sociale et ludique de ce salon, et comme dans le reste des appartements, les bougies, tabatières, horloges et autres éventails donnent également l’impression que la soirée est en cours.


Après avoir pris le temps de l’admirer, nous quittons le salon de Compagnie qui ouvre directement sur la chambre de Madame Thierry de Ville-d’Avray. Même si plus tard, en 1791, l’épouse de l’intendant commandera un appartement plus privé à l’entresol, elle logera souvent dans cette belle et grande chambre. La couleur vert tendre de la brocatelle tendue sur les murs plonge la pièce dans une atmosphère douce et chaleureuse. Le lit à la Polonaise, là-aussi une sorte de petit lit à baldaquins, est de Jean-Baptiste Claude Sené. Et comme pour prouver qu’on se trouve bien dans un lieu de nuit, sur le mur face au lit, un coq est sculpté, entouré de fleurs de pavots. Ici, le coq représente le réveil, tandis que le pavot symbolise le sommeil. En poursuivant le tour de la pièce, notre regard est ensuite attiré par la sublime cheminée de style néo-classique en marbre bleu turquin, ornée de guirlandes en bronze doré, et pour finir sur les décors, on remarque les dessus de portes qui présentent deux scènes peintes des Métamorphoses d’Ovide : ‘Pan et Syrinx’ et ‘Apollon et Daphné’. Concernant l’ameublement, maintenant, on trouve ici une superbe commode de Riesner, des fauteuils et un canapé de Gilles-Hyacinthe Vinatier, des tables de jeux et même une niche pour le carlin de Madame de Ville-d’Avray. Des objets plus intimes, que je vous invite à chercher et inventorier, sont disposés à divers endroits comme une tasse, un sac à main ou encore un éventail.


Comme vous l’aurez compris, nous sommes maintenant dans l’appartement de Madame Thierry de Ville-d’Avray. Attenante à la chambre se trouve sa bibliothèque. Une petite pièce étroite où elle pouvait vaquer à la lecture et travailler à sa correspondance. Suivent ensuite ce qu’on appelle les ‘lieux à l’anglaise’. Il s’agit en réalité des commodités où, au milieu de décors chinois, est installée une chaise d’aisance.



Nous arrivons ensuite dans la chambre à Coucher de Monsieur de Fontanieu, le premier intendant à avoir habité l’hôtel. Je n’ai pas d’indication sur ce qui se trouvait ici ensuite, à l’époque de Madame de Ville-d’Avray, mais cette pièce faisait partie de son appartement. Ici, l’alcôve tendue de soie rouge, comme les murs blancs réhaussés de boiseries sculptées et dorées, rende bien l’atmosphère intime des lieux, dans des décors raffiné et luxueux. Une intimité qui va clairement se faire sentir dans la pièce suivante.


Nous pénétrons en effet dans un petit salon étonnant : le cabinet des Glaces. Originellement créée pour Pierre-Elisabeth de Fontanieu, cette pièce, conçue par Jacques Gondouin entre 1770 et 1774, intégralement couverte de miroirs, servait au premier locataire des lieux pour des soirées plus intimes voire coquines. En effet, grand libertin, Monsieur de Fontanieu pouvait y recevoir ses invitées plus personnelles, notamment des danseuses de ballet qu’il appréciait beaucoup. Ainsi, sur les miroirs et les lambris étaient peintes des femmes dénudées et des scènes galantes, éclairées par des lustres à pampilles dorées. Quand elle récupère l’appartement, vous vous en doutez, Madame de Ville-d’Avray va immédiatement faire changer les décors. Elle garde les miroir et l’esprit boudoir de la pièce qui reste un lieu d’intimité, mais elle fait rhabiller les femmes peintes et elle ajoute des figures de chérubins ou putti (enfants nus, semblables à des anges) parmi les motifs fleuris et les oiseaux exotiques. Notez que les décors que l’on trouve ici avaient été démontés au 19e siècle pour être installés dans la salle de bain de Louis-Philippe à Fontainebleau. Ils ont heureusement été reposés à leur place d’origine en 1997. Le cabinet des Glaces est petit mais je le trouve vraiment charmant. C’est une des belles découvertes de l’Hôtel de la Marine et un vrai coup de cœur pour moi.


Nous gagnons ensuite le cabinet Doré qui avait été entièrement masqué dès le 19e siècle et jusqu’à la restauration récente de l’hôtel. Dans cet espace étroit et cosy, on imagine bien Pierre-Elisabeth de Fontanieu ou, après lui, Madame de Ville-d’Avray, travailler ou recevoir pour affaires. La pièce est peu meublée mais le secrétaire en armoire à abattant en chêne et en amarante décorés de bronze doré est sublime. Il a été réalisé en 1771 par Jean-Henri Riesner, tout comme le bureau qui trône au centre du cabinet.


La visite des appartements de l’intendant et de son épouse se terminent ici. Suit alors celle des salons de réception et de la loggia qui donnent sur la place de la Concorde.



LES SALONS DE RÉCEPTIONS ET LA LOGGIA

En sortant de l’appartement de Madame de Ville-d’Avray, nous nous retrouvons sur le palier du somptueux escalier d’Honneur, en marbre multicolore, par lequel les invités prestigieux arrivaient les soirs de réception.


La première pièce dans laquelle nous entrons est la salle à manger d’Honneur. Du temps de l’intendance du Garde-Meuble, il s’agissait de la salle des armes où étaient conservées et exposées les armures et armes des rois de France, comme les cadeaux diplomatiques ou certains instruments scientifiques. C’est Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul, qui, en 1801, va transformer cette pièce en salle à manger. Il crée un nouveau décor avec pour thèmes la force, les arts, l’amour et la prospérité. La pièce devient officiellement salle à manger d’Honneur quand la Marine investit l’ensemble du bâtiment en 1806. Les lambris peints de bleu et de blanc sont superbes et je dois dire que cette pièce donne une impression de fraîcheur et de légèreté très agréable. Depuis la réouverture, on y trouve des informations sur les fonctions du Garde-Meuble de la Couronne et sur les personnages qui y sont liés.


Sortons maintenant de la salle à Manger pour gagner les espaces les plus somptueux de l’Hôtel de la Marine : le salon d’Honneur et le salon des Amiraux. A l’époque où l’hôtel était encore le Garde-Meuble de la Couronne, ces deux pièces n’en faisaient qu’une. On y conservait les tapisseries et les plus belles étoffes dans de grandes armoires, mais aussi le mobilier de la Couronne, d’où son nom d’alors de galerie des Grands Meubles. En 1843, sous le règne de Louis-Philippe, l’amiral de Mackau, ministre de la Marine et des Colonies, décide de séparer et redécorer cette galerie. Deux pièces sont ainsi créées : le salon d’Honneur et le salon des Amiraux. Dans ces deux salons, si les dorures sont omniprésentes, on remarque de nombreux détails polychromes qui viennent agrémenter les décors en touches raffinées, notamment le bleu, autour des caissons au plafond, le rouge sur la frise qui court autour de la pièce, et le blanc des murs et du plafond, qui ensemble symbolisent le drapeau tricolore français. Dédiées à la marine, les ornementations représentent des ancres, des poissons, des proues de bateaux, des cornes d’abondance ou encore des sirènes. Dans le salon des Amiraux, on peut également observer des portraits de marins illustres comme Jean Bart (1650-1702), corsaire aux nombreuses victoires lors des guerres menées par Louis XIV, ou Louis-Antoine de Bougainville (1729-1811) officier de la Marine et explorateur qui a mené le premier tour du monde officiel français de 1766 à 1769. Je vous laisse ici parcourir ces deux salons de réceptions de long en large, et y admirer les décors somptueux… mais aussi la vue magnifique sur la place de la Concorde. Une vue qu’on ne va pas tarder à découvrir de plus près en nous rendant sur la Loggia.


Mais avant cela, nous avançons et entrons dans ce qu’on appelle le salon Diplomatique. Ici se trouvait le cabinet civil du ministre de la Marine. Mais à l’époque du Garde-Meuble, il s’agissait de la salle des Bijoux de la Couronne. C’est là que les vols du 11 au 16 septembre 1792 ont eu lieu. On remarque d’ailleurs toujours la trace de l’effractions dans l’un des volets. Présenté dans sa configuration au 19e siècle, on y trouve deux portraits de l’empereur Napoléon III et de l’impératrice Eugénie par Franz-Xaver Winterhalter qui encadrent le miroir de la cheminée. Dans la continuité des salons précédents, le salon Diplomatique est marqué par les dorures et les décors opulents.

Derrière le salon Diplomatique, nous entrons dans le bureau du chef d’état-major. C’est ici que sera signé le décret d’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, rédigé par le sous-secrétaire d’Etat à la Marine, Victor Schoelcher, le 27 avril 1848. C’est aussi depuis cette pièce que nous pouvons sortir sur la Loggia qui domine la place de la Concorde.


Et je dois dire que la vue est remarquable et unique. On ne peut être mieux placé pour observer l’activité et les monuments de la place de la Concorde, dont l’obélisque, mais aussi l’Assemblée Nationale, la salle du Jeu de Paume, l’entrée du jardin des Tuileries, la Seine, et à l’époque du Garde-Meuble, la statue de Louis XV. La Loggia longe les salons de réceptions et rejoint les deux pavillons d’angle. Ce large balcon est agrémenté de onze travées séparées par douze colonnes à chapiteaux corinthiens, décorés de feuilles d’acanthe. Cependant, contrairement aux colonnes de la façade ouest du Louvre dont Ange-Jacques Gabriel s’est inspiré et qui sont plus décorées, celles de la Loggia de l’Hôtel de la Marine sont plus simples et assez éloignées les unes des autres pour laisser de la visibilité sur la place depuis les appartements et les salons de réception. Le mur du fond de la Loggia est, lui, décoré de pilastres (demi-colonnes) corinthiens. Enfin, les caissons sculptés au plafond du péristyle représentent notamment le caducée de Mercure qui symbolise le commerce, le blé et la faucille de Cérès, déesse de l’été et des moissons, qui représente l’agriculture, ou encore la foudre ailée de Jupiter pour symboliser l’industrie et la guerre. On notera qu’à la Révolution, le monogramme du roi a été remplacé par un niveau qui symbolise l’égalité entre les citoyens.


Nous rentrons ensuite dans l’hôtel en repassant par le bureau du chef d’état-major, avant de gagner la galerie Dorée et la galerie des Ports. Jusqu’au milieu du 19e siècle, ces deux galeries qui se succèdent n’en formaient qu’une seule. A l’époque du Garde-Meuble, on présentait ici les bronzes de la collection royale. Remaniée vers 1850, sous le Second Empire, la partie désormais nommée galerie Dorée, est richement décorée de boiseries dorées, de grands miroirs et d’une série de grands lustres. Des portes créées dans la cloison intérieure permettent d’ouvrir dans les salons de réceptions.


Nous poursuivons ensuite depuis la galerie Dorée vers la galerie des Ports. Créé en 1867, toujours sous le Second Empire, elle est composée de panneaux peints façon bois d’ébène et d’acajou, sur lesquels se trouvent les noms des cinq ports stratégiques de l’époque, inscrits dans des médaillons surmontés d’une étoile, sauf celui de Rochefort où l’on voit le monogramme de Napoléon III, un N majuscule, enlacé de la lettre E de son épouse Eugénie.


Nous sortons alors de la galerie des Ports et nous retrouvons de nouveau sur le palier de l’escalier d’Honneur que nous descendons pour regagner le rez-de-chaussée et sortir de l’Hôtel de la Marine.


Ainsi se termine notre visite. J'espère qu’elle vous a plu et qu’elle vous aura donné envie de vous y rendre vous aussi. En tous les cas, je vous y encourage car la restauration est vraiment réussie.

Mon avis

Comme vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé la visite de l’Hôtel de la Marine. D’ailleurs, je m’y suis déjà rendu deux fois depuis sa réouverture.


J’ai vraiment eu un coup de cœur pour ce monument parce qu’il est tout d’abord riche d’histoire, et pourtant encore peu connu des Parisiens et des touristes... pour le moment. J’ai aussi été vraiment impressionné par la richesse des aménagements. La restauration est superbe, et les pièces sont toutes parfaitement remeublées. Enfin, le système original d’audioguide immersif permet de se plonger directement dans l’histoire du lieu et de ses occupants. C’est un vrai plus qui ajoute un véritable intérêt pédagogique à la beauté des espaces.


Informations pratiques

Le monument est ouvert tous les jours de 10h30 à 19h, sauf le vendredi en nocturne jusqu’à 21h30.

Toutes les informations sont à retrouver sur le site de l’Hôtel de la Marine.

Vous pouvez également retrouver tous les détails des parcours de visites dont je vous ai parlé ici, sur le site du monument.


Sources

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