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VISITE AU LYCÉE HOCHE À VERSAILLES : SUR LES TRACES DU COUVENT DE LA REINE

Lycée Hoche - Couvent de la Reine
Lycée Hoche - Couvent de la Reine

Quand on pense à Versailles, on imagine spontanément le château, les jardins de Le Nôtre, les grandes heures de la monarchie française. Mais à quelques minutes à pied du palais, un autre ensemble architectural du 18ᵉ siècle raconte une histoire tout aussi fascinante : celle d’un couvent fondé par une reine discrète, Marie Leszczynska, épouse de Louis XV, et réalisé par le talentueux architecte Richard Mique. Un ensemble devenu, après la Révolution, l’actuel lycée Hoche, l’un des établissements les plus prestigieux de l’enseignement public.



J’ai eu la chance de le découvrir lors d’une visite guidée privée avec les Amis du musée du Lycée Hoche – merci Florian pour l’invitation. Pour la petite histoire, j’étais accompagné de mon père, ancien élève en classe préparatoire du lycée dans les années 1968. L’émotion en visitant ces lieux était donc autant liée à ma passion pour le patrimoine qu’à une histoire plus personnelle et familiale.

 

Quoi qu’il en soit, cette visite est une plongée passionnante au cœur d’un monument à la fois spirituel, pédagogique et profondément royal. Dans la cour, dans les galeries, dans la chapelle, on sent encore la présence de la fondatrice, des religieuses, des pensionnaires et, plus tard, des générations d’élèves.

 

On découvre ainsi un lieu à la fois solennel, lumineux, ingénieusement conçu, où se croisent trois siècles d’histoire : le projet éducatif d’une reine pieuse, l’architecture néoclassique d’un jeune architecte promis à un destin hors du commun, et l’évolution d’un couvent devenu l’un des plus grands lycées de France.

 

Je vous propose de découvrir ici l’histoire du couvent de la Reine, de sa fondation par Marie Leszczynska à sa transformation en lycée ; ma visite des lieux, tels qu’on peut encore les visiter aujourd’hui : cour d’honneur, cloîtres, chapelle, anciens bâtiments conventuels ; et de vous donner quelques informations pratiques pour explorer, à votre tour, cet établissement rarement ouvert au public.

 

DU RÊVE D’UNE REINE AU LYCÉE HOCHE D’AUJOURD’HUI

 

L’actuel Lycée Hoche est avant tout né du projet d’une reine souvent peu valorisée dans nos livres d’Histoire et pourtant déterminée dans ses convictions et ses choix personnels ou publics.

 

MARIE LESZCZYNSKA : UNE REINE DISCRÈTE, UN GRAND PROJET

 

Marie Leszczynska (1703-1768), fille de Stanislas Leszczynski (1677-1766), roi déchu de Pologne devenu duc de Lorraine, devient reine de France en 1725 en épousant Louis XV – le mariage est célébré en la chapelle de la Trinité du château de Fontainebleau le 5 septembre 1725. On la décrit souvent comme pieuse, effacée, discrète. C’est vrai… mais c’est aussi oublier une femme cultivée, attachée aux arts, aimant les conversations avec les grands esprits de son temps.



Quand son père meurt le 23 février 1766 dans son château de Lunéville, la reine hérite de 450 000 livres. Plutôt que de faire bâtir un palais de plaisance, elle choisit d’imiter d’autres grandes fondatrices comme Anne d’Autriche (Val-de-Grâce) ou Madame de Maintenon (Saint-Cyr) : elle veut créer à Versailles une fondation religieuse et enseignante.

 

Son idée est double : offrir une maison d’éducation à des jeunes filles issues des familles au service de la cour - palefreniers, serviteurs, officiers de la Maison du Roi - et disposer, si Louis XV mourait avant elle, d’un refuge discret, un appartement où se retirer loin des intrigues du château, tout en restant à proximité de la Cour.

 

Pour ce projet, elle ne part pas de rien. Elle connaît déjà une communauté enseignante dont elle apprécie le travail : la congrégation Notre-Dame de l’ordre des Chanoinesses de Saint-Augustin, issue de Lorraine et installée notamment à Compiègne.

 

UNE CONGRÉGATION ENSEIGNANTE POUR LES FILLES DU SERVICE DE LA COUR

 

Les chanoinesses de Saint-Augustin sont loin d’être de simples religieuses cloîtrées. Fondée au début du 17ᵉ siècle par saint Pierre Fourier et Alix Le Clerc en Lorraine, la congrégation a pour vocation l’éducation des filles, dans un temps où l’enseignement public n’existe pas encore.

 

Marie Leszczynska leur confie une mission très précise : accueillir comme pensionnaires les filles des officiers et serviteurs de la Cour, recevoir également des externes venues de la ville, et proposer un enseignement qui ne soit pas seulement mondain, mais aussi pratique. Il s’agit de leur apprendre à tenir une maison, à gérer des domestiques, et à gagner leur vie, afin d’éviter de sombrer dans la misère ou la prostitution.



Les religieuses prononcent les trois vœux traditionnels de pauvreté, chasteté et obéissance, mais y ajoutent un quatrième vœu : celui d’enseigner. On est loin d’une institution réservée à l’aristocratie la plus titrée : le couvent de la Reine est aussi un outil de promotion sociale pour les familles de la Cour et les bourgeois de la ville.

 

À terme, le couvent accueille environ quarante-cinq religieuses, quatre-vingts pensionnaires internes et jusqu’à 500 externes. Le quotidien des jeunes filles est réglé avec une précision presque militaire : lever à l’aube, messe, cours d’écriture et de lecture, arithmétique, orthographe, histoire, géographie, complétés par des travaux manuels comme la broderie ou la couture. Les élèves sont réparties en quatre classes de niveau. C’est une véritable petite cité scolaire avant l’heure.

 

CHERCHER UN TERRAIN: DU DOMAINE DE CLAGNY AU COUVENT DE LA REINE

 

Reste à installer ce projet dans la ville. Il faut donc un terrain. Après quelques hésitations – on songe un temps au parc aux Cerfs ou vers la pièce d’eau des Suisses – Louis XV cède finalement à la reine, en février 1767, onze arpents (soit 5,5 ha environ - un arpent représente entre 3 200 à 7 800 m²) situés sur l’ancien domaine de Clagny, au nord de la ville, le long de l’avenue de Saint-Cloud.

 

Clagny, c’est une histoire en soi : autrefois somptueux château construit par Jules Hardouin-Mansart pour Madame de Montespan, favorite de Louis XIV, il était entouré de jardins de Le Nôtre, avec parterres et pièces d’eau. Au 18ᵉ siècle, le domaine tombe peu à peu en ruine, le lac est asséché, le château dégradé, puis finalement détruit.

 


Le terrain récupéré est donc en quelque sorte un recyclage baroque : sur les vestiges d’un château de favorite, Marie Leszczynska va faire naître une maison d’éducation religieuse et charitable.

 

L’architecte missionné pour réaliser le couvent de la Reine, Richard Mique (1728-1794), utilisera deux arpents le long de l’avenue pour installer une vaste cour d’honneur, et neuf arpents pour les bâtiments conventuels, les cloîtres et les jardins, mêlant potagers, arbres fruitiers, bassins et jardin à la française.

 

RICHARD MIQUE : UN ARCHITECTE LORRAIN AU SERVICE D’UNE REINE

 

Pour mener à bien son projet, la reine choisit un homme qu’elle connaît de réputation : Richard Mique (1728–1794), architecte lorrain, fils et petit-fils d’architectes, formé au service de son père Stanislas à Nancy et Lunéville.



À la cour de Lorraine, Mique a déjà construit des portes monumentales (porte Sainte-Catherine, porte Stanislas), et la caserne Sainte-Catherine à Nancy, des aménagements urbains, et travaille dans un style novateur, qui s’éloigne du Rocaille et, en s’inspirant de l’Antiquité et des villa palladiennes vénitiennes, annonce le néoclassicisme.



La mort de Stanislas en 1766 pourrait ruiner sa carrière. Mais le « clan polonais » de Versailles veille : le confesseur de la reine, le père Guiéganski, recommande Mique, que Marie Leszczynska appelle à Versailles.

 

Le voilà donc chargé de la construction du couvent, puis bientôt installé au cœur du dispositif versaillais. Il obtient un appartement au Grand Commun, installe ses bureaux à Clagny et se voit confier d’autres projets.

 

Après la mort de la reine, il gagne la confiance de Mesdames (les filles de Louis XV et Marie Leszczynska), puis de Marie-Antoinette. Il deviendra Premier architecte du roi sous Louis XVI, travaillera à Versailles, à Trianon (le Hameau, le jardin anglo-chinois), à Bellevue et à Saint-Cloud… avant de mourir guillotiné en 1794, victime d’un différend judiciaire qui tourne mal en pleine Révolution.



Le couvent de la Reine est l’un de ses premiers grands chantiers royaux. C’est aussi une sorte de laboratoire : on y voit se mettre en place ce langage néoclassique, palladien et lumineux qui fera sa signature.

 

UNE ARCHITECTURE RIGOUREUSE ET INVENTIVE

 

Dès 1766, Mique dessine un ensemble très cohérent : une cour d’honneur ouvrant sur l’avenue de Saint-Cloud, au centre de laquelle s’élève une chapelle qui devient le pivot du dispositif, encadrée de part et d’autre par deux pavillons d’entrée – les parloirs – qui donnent accès à de longues galeries menant aux bâtiments conventuels. Ceux-ci sont disposés autour de trois cloîtres : à droite le cloître des religieuses, à gauche celui des pensionnaires, et au centre un troisième cloître dominé par un bâtiment à trois étages réservé à la reine.



Le plan est orthogonal, parfaitement symétrique. Tout est pensé pour gérer simultanément cinq flux distincts – public extérieur, élèves externes, pensionnaires, religieuses, reine – sans qu’ils se croisent, en respectant strictement la clôture imposée par la règle – les religieuses comme les pensionnaires ne doivent en aucun cas être en contact avec des personnes extérieures.

 

La partie qui connaîtra le plus de remaniements, c’est la chapelle. Dans un premier projet, Richard Mique imagine une église de plan basilical, allongé, que la reine approuve.

 

Dans un second projet, il ajoute deux bras pour séparer les chœurs des religieuses et des pensionnaires, formant une grande croix latine.



Enfin, dans le troisième projet – celui qui sera réalisé – l’architecte adopte un plan novateur en croix grecque, avec quatre bras de même longueur, surmontés d’une coupole centrale et entourés de chapelles latérales et de chœurs en rotonde.

 

La chapelle évoque ainsi à la fois la villa Rotonda de Palladio et les grandes expériences néoclassiques de son temps (comme l’église Sainte-Geneviève de Soufflot, futur Panthéon), tout en restant parfaitement adaptée au culte : grilles et chœurs latéraux permettant la clôture, circulation des religieuses invisibles aux fidèles.

 


Côté style, le couvent est l’un des premiers grands ensembles néoclassiques de Versailles. La façade de la chapelle se présente comme un temple antique, avec quatre colonnes ioniques et un fronton triangulaire. Le dôme d’ardoise, les demi-coupoles, les toitures savamment imbriquées, la régularité des ouvertures, la sobriété élégante des façades, et un décor sculpté mesuré, concentré sur quelques scènes significatives, composent un ensemble à la fois simple, clair et très harmonieux.


UNE MAISON D’ÉDUCATION ET DE CHARITÉ (1772–1789)

 

Le chantier avance rapidement pour l’époque. Quand la reine meurt le 26 juin 1768, la « carcasse des bâtiments » est déjà en grande partie sortie de terre, sauf la chapelle et les parloirs. Mais les fonds manquent.

 

C’est Madame Adélaïde, l’une des filles de Marie Leszczynska, qui reprend le projet à son compte. Elle approuve le troisième projet de chapelle, réunit des financements complémentaires, et veille avec ses sœurs Victoire et Sophie à l’achèvement des bâtiments.

 


Le couvent est inauguré le 29 septembre 1772: Louis XV vient lui-même visiter les lieux, accompagné de ses filles et du gouverneur de Versailles. Les religieuses arrivent le lendemain, logées et servies au souper par les officiers de la Bouche du roi. Le 1ᵉʳ janvier 1773, les premières pensionnaires font leur rentrée. Le succès est immédiat: on apprécie la qualité de l’enseignement, la discipline, mais aussi la dimension sociale du projet. De 1772 à 1789, 383 jeunes filles passeront par le couvent, en plus des externes.

 

Le couvent vit alors au rythme des offices quotidiens dans la chapelle, des études, des catéchismes, des travaux manuels, des repas pris en commun, mais aussi des promenades dans les jardins à la française plantés d’arbres fruitiers, de tilleuls et de vignes. Les circulations silencieuses se succèdent dans les galeries voûtées entourant les cloîtres, où se croisent religieuses, pensionnaires et externes selon des circuits indépendants soigneusement réglés.

 

Les bâtiments de la reine, qui devait disposer d’un appartement au rez-de-chaussée ouvrant sur une terrasse et un jardin privé, ne seront finalement jamais habités par la souveraine. Un projet de dames pensionnaires – veuves ou femmes seules souhaitant se retirer près de la communauté – ne verra pas non plus le jour. Faute de place, ces espaces seront rapidement réaffectés à des dortoirs pour les élèves.

 

Notez que dans un Versailles en plein développement, dont la population se densifie au 18e siècle, la chapelle servira également d’église paroissiale. Un enjeu supplémentaire pour ce couvent où la clôture stricte doit garantir que pensionnaires, religieuses, élèves externes, et paroissiens ne se croisent.

 

RÉVOLUTION, HÔPITAL, ENTREPÔT : LE TEMPS DES USAGES PROVISOIRES

 

Comme toutes les congrégations, le couvent de la Reine est frappé de plein fouet par la Révolution française.

 

En 1790, un inventaire des biens est dressé après la mise à disposition de la Nation des biens du clergé. En 1792, la communauté est dissoute et les religieuses comme les pensionnaires sont dispersées. En 1793, la chapelle est occupée par une section de la Société des Droits de l’Homme. En 1794, le couvent devient hôpital militaire, avant d’être utilisé de 1795 à 1800 comme entrepôt à grains et à fourrages. À partir de 1800, il redevient un hôpital, succursale des Invalides.

 

Les sculptures sont parfois mutilées ou « neutralisées »: la figure de la Foi au fronton de la chapelle perd sa grande croix, remplacée par une gerbe de blé pour effacer le symbole religieux, et le couvent devient l’«hôpital de l’Orient». Mais l’architecture tient bon et l’essentiel du décor demeure.

 


NAISSANCE DU LYCÉE IMPÉRIAL, PUIS DU LYCÉE HOCHE

 

Au tournant du 19ᵉ siècle, Versailles n’est plus ville royale, mais elle reste un centre important d’activités. En 1801, la fermeture de l’École centrale du département laisse la ville sans grand établissement d’enseignement secondaire, et les autorités locales réclament la création d’un lycée.

 

Le 22 novembre 1802, le Consulat crée un réseau de trente lycées en France. Par décret du 24 septembre 1803, l’ancien couvent devient officiellement lycée de Versailles. Le premier proviseur, Dieudonné Thiébault, doit alors remettre en état des bâtiments abîmés par les années de réquisitions et d’abandon. Il lui faudra trois ans pour rendre le lieu pleinement fonctionnel.

 

Le lycée ouvre ses portes aux élèves en 1807. Sous l’Empire, il devient lycée impérial, puis s’impose rapidement comme un établissement de premier plan, notamment grâce à ses classes préparatoires et à la réussite de ses élèves aux concours. En 1809, par le décret de Schönbrunn, il est même reconnu comme l’un des huit lycées de première classe de l’Empire.



En 1888, il prend le nom de lycée Hoche, en hommage au général des armées révolutionnaires, Lazare Hoche, natif de Versailles. Au 19ᵉ siècle, le lycée se développe, s’équipe de nouveaux bâtiments (sciences, internat, arts…), tout en conservant le cœur historique de l’ancien couvent.

 

Aujourd’hui, le lycée Hoche est un vaste ensemble mêlant architecture conventuelle du 18ᵉ siècle et constructions scolaires plus récentes. La chapelle, classée Monument historique en 1926, et les bâtiments conventuels, inscrits en 1969, forment un ensemble patrimonial majeur… qui reste pourtant peu connu des visiteurs de Versailles.



MA VISITE DU COUVENT DE LA REINE : DANS LES COULISSES DU LYCÉE HOCHE

 

La visite que j’ai suivie avec les Amis du musée Hoche commence par un lieu que beaucoup ignorent : le musée du lycée Hoche, créé et animé par l’association. On y trouve de précieux objets scientifiques, des livres, des documents et autres témoignages retraçant les décennies d’enseignement du lycée.



Puis, la visite de l’ancien couvent débute réellement dans un second musée installé en lieu et place d’une ancienne cour intermédiaire entre la cour d’honneur et le couvent, derrière la clôture. Ce petit musée reprend l’historique du couvent et du lycée, à travers des panneaux explicatifs, des photos, des plans de Richard Mique, des reproductions de documents d’archives, des portraits, des maquettes... On comprend la logique du plan, la vocation éducative du lieu, les grandes étapes de son histoire. C’est une introduction idéale avant de partir à la découverte des espaces eux-mêmes.

 


Depuis ce musée, la visite se poursuit là où tout a commencé au 18ᵉ siècle: dans la cour d’honneur, face à la chapelle de la Reine. Difficile d’imaginer, en voyant les élèves filer d’un bâtiment à l’autre, que l’on se trouve au cœur d’une fondation pieuse et éducative voulue par Marie Leszczynska.

 

LA COUR D’HONNEUR : UNE VILLA PALLADIENNE À VERSAILLES

 

Rendez-vous devant la porte majestueuse du Lycée en fore d’arc de triomphe, entre l’avenue de Saint-Cloud et la cour d’Honneur. Chef-d’œuvre d’architecture, on ne le remarque pas immédiatement, mais elle suit un plan trapézoïdal subtil qui permet de suivre le tracé de l’avenue tout en garantissant un alignement parfait avec la chapelle au fond de la cour.


 

En pénétrant dans la cour d’Honneur, le décor se met en place : au centre, la chapelle se dresse comme un temple antique, avec sa façade de colonnes ioniques, son fronton triangulaire et sa coupole qui domine l’ensemble ; à droite se trouve le pavillon des parloirs des religieuses, à gauche, celui des parloirs des pensionnaires ; et en arrière-plan, enfin, s’étirent les longues élévations des anciens bâtiments conventuels, aujourd’hui classes et bureaux administratifs du lycée.

 

Richard Mique a joué ici un véritable théâtre de perspectives. Les pavillons latéraux ne sont pas simplement alignés : ils sont disposés en équerre, avec des pans légèrement coupés qui ouvrent des vues vers les bâtiments arrière sans les écraser. On retrouve l’esprit des villas palladiennes, où un corps central monumental – ici, la chapelle – est encadré par deux ailes en légère avancée.

 

La sobriété des façades, la régularité des baies, la pierre claire de Saint-Leu, donnent à l’endroit une grandeur tranquille. Rien de tapageur, mais une impression de mesure, de calme, presque de retraite.

 

LE FRONTON ET LE GRAND BAS-RELIEF : UN MANIFESTE SCULPTÉ

 

Commençons la visite architecturale par le fronton de la chapelle. En levant les yeux, on découvre une triple allégorie sculptée par Joseph Deschamps, jeune sculpteur de 28 ans quand il travaille ici pour Richard Mique. Au centre, la Foi, autrefois représentée avec une grande croix, aujourd’hui remplacée par une gerbe de blé depuis la Révolution, incarne la dimension spirituelle de la fondation. À gauche, une femme nourrissant deux enfants symbolise la Charité – elle els nourrit sans rien attendre en retour. À droite, une figure tournée vers le ciel représente l’Espérance.

 


Juste au-dessus de la porte de la chapelle, un large bas-relief attire le regard. Là encore, c’est Joseph Deschamps qui œuvre. On y voit Marie Leszczynska, au centre, couronnée, entourée de ses filles – Mesdames Adélaïde, Victoire, Sophie et Louise – à qui elle présente son œuvre : la future maison d’éducation. Sur la droite, des religieuses, drapées à l’antique comme des vestales, encadrent de jeunes pensionnaires qu’elles conduisent vers la reine. En arrière-plan, certains détails rappellent l’architecture du couvent. À l’extrême droite, un vase antique sur une console fait clin d’œil aux découvertes alors toutes récentes de Pompéi et d’Herculanum. La reine n’accueillera jamais les pensionnaires, mais on choisit de réaliser ce décor sculpté en hommage à la fondatrice des lieux.

 


Les deux niches latérales, vides aujourd’hui, devaient, à l’origine, accueillir des statues de la Vierge Marie et de la Sagesse (Sophie). Les médaillons, au-dessus, ont successivement porté les armes de France et de Pologne, le chiffre de Napoléon, celui de Louis XVIII, puis, plus tard, des effigies de Bossuet et Fénelon – que l’on peut aujourd’hui voir dans l’un des escalier du lycée.

 

PARLOIRS, GUICHETS ET GALERIES : L’INGÉNIOSITÉ DE LA CLÔTURE

 

La visite se poursuit côté religieuses : nous entrons par le pavillon de droite.

 

Au rez-de-chaussée, se trouvaient les parloirs où les religieuses pouvaient s’entretenir leur famille avec. Les deux espaces restaient séparés par des grilles et des guichets, afin de respecter strictement la clôture. Un système de « tours » permettait de faire passer objets, vêtements ou nourriture sans contact direct entre l’intérieur et l’extérieur.



À l’étage, de nouveaux parloirs, desservis par des escaliers distincts, évitaient que religieuses et visiteurs ne se croisent. Côtés religieuses, les fenêtres donnant sur la cour étaient murées pour éviter qu’elles voient l’extérieur, et côté visiteur, les ouverture étaient également occultées pour éviter que l’on observe la cour dite de la Boulangerie à l’intérieur du couvent.

 

Dans le pavillon de gauche, celui des parloirs des pensionnaires, la configuration était similaire. On trouvait un parloir dit « extérieur », où les familles pouvaient s’entretenir avec les jeunes filles, et un parloir « intérieur », destiné aux échanges avec les religieuses. Les deux espaces restaient eux-aussi séparés. Comme chez les sœurs, un système de « tours » permettait les échanges d’objets.

 


Au-delà de ces pavillons, de longues galeries ouvraient d’un côté sur le cloître des pensionnaires, et de l’autre sur celui des religieuses. Aujourd’hui closes par des portes vitrées, elle était autrefois largement ouverte sur les jardins. Les voûtes de briques enduites, les piliers de pierre, la répétition régulière des travées donnent un rythme presque musical au parcours. Chaque module correspond à peu près à la surface d’une cellule de religieuse (9 m² : 3x3 m²), rappelant l’extrême rationalité du plan.

 


Au rez-de-chaussée des cloîtres, les espaces étaient organisés de manière très fonctionnelle. Du côté des religieuses se trouvaient l’ouvroir (pour les ouvrages, le travail), le réfectoire, les cuisines, la laverie, la lingerie, la salle du chapitre, la pharmacie, le laboratoire, l’infirmerie et les commodités. Du côté des pensionnaires, on retrouvait des salles de classe, des salles de catéchisme, des réfectoires et des salles de travail. À l’étage, les quarante-cinq cellules des sœurs, chacune avec sa fenêtre et parfois un petit foyer, côtoyaient les grands dortoirs de huit à douze lits réservés aux élèves.

 

Notez que la superficie de 9 m² se retrouve dans la plupart des abbayes, couvents ou monastères. Ici se trouverait d’ailleurs l’origine de la surface minimale de nos pièces actuelles. Celles et ceux qui ont déjà vendu ou acheté un bien immobilier le savent : ne peut être considérée comme pièce, qu’un espace d’au moins 9 mètres carrés.

 

S’il ne reste plus beaucoup de trace des cellules et anciennes pièces conventuelles, les piliers présents dans les salles de classe, les escaliers de pierre, la largeur des couloirs, les cloîtres, les galeries ou encore les sous-sols voûtés sont autant de rappels et de témoignages de l’histoire des lieux.

 


Quoi qu’il en soit, on imagine alors, en parcourant ces couloirs aujourd’hui transformés en salles de cours ou en espaces de circulation, le va-et-vient silencieux des robes noires et des cornettes blanches, ou encore celui des uniformes de petites filles dont la couleur variait selon leur rang ou leur niveau, aujourd’hui remplacées par les collégiens, lycéens et étudiants, garçons et filles.

 

LE BÂTIMENT DE LA REINE ET LES JARDINS

 

Au centre de l’ensemble se dresse le bâtiment de la reine, plus élevé. Au rez-de-chaussée, Mique avait prévu un véritable appartement royal : une antichambre, une chambre, un oratoire, une garde-robe et plusieurs pièces de service, le tout ouvrant sur une terrasse puis sur un jardin privé à la française, au milieu des jardins des religieuses (à droite) et des pensionnaires (à gauche).

 

À l’étage, devaient résider les dames pensionnaires, veuves ou femmes âgées attachées à la Cour, souhaitant se retirer dans un cadre pieux sans être religieuses. Ce projet n’ayant jamais vraiment abouti, ces espaces serviront rapidement à loger davantage de pensionnaires. Le dernier niveau était réservé au noviciat, où vivaient les jeunes femmes en formation, futures sœurs de chœur ou converses.

 


Depuis la terrasse, on dominait autrefois un paysage très structuré : le jardin de la reine occupait le centre, les parterres et potagers des religieuses s’étendaient à gauche, la grande cour de récréation des pensionnaires à droite, et, plus loin, on distinguait encore les frondaisons de l’ancien parc de Clagny. Les inventaires mentionnent près de 1200 arbres fruitiers, 600 ceps de vigne, 360 tilleuls et cinq pièces d’eau. C’était une véritable petite campagne géométrique à deux pas du château.

 

Aujourd’hui, une partie de ces espaces est occupée par les bâtiments scolaires modernes, et les jardins servent de terrains de sport ou de récréation, mais la façade nord du couvent conserve cette harmonie : pavillon central à trois étages, ailes symétriques, rythme régulier des baies.

 

AUTOUR DE LA CHAPELLE: CHŒURS CACHÉS ET ESCALIER DÉROBÉ

 

Nous contournons ensuite la chapelle pour accéder à l’arrière, là où l’organisation religieuse du lieu apparaît dans toute son ingéniosité.

 

À ce niveau, qui servait autrefois de sacristies et de chœurs, se trouvent aujourd’hui, le CDI du collège. Mais les volumes, eux, restent lisibles.

 

De chaque côté de la chapelle, deux ensembles se répondent. Côté religieuses, à l’Est, un avant-chœur mène à une grande rotonde circulaire, le chœur des sœurs, où quarante-cinq stalles en bois étaient disposées le long du mur. Une haute grille en fer forgé les séparait du sanctuaire, conformément aux règles de la clôture.

 


Côté pensionnaires, une autre rotonde, plus simple, accueille un long banc circulaire adossé à des boiseries de chêne, où prenaient place les jeunes filles. Un système de petites portes dans les grilles permettait de faire passer les hosties au moment de la communion sans rompre la séparation entre clergé, religieuses et élèves.

 

Un escalier dérobé, dissimulé dans l’épaisseur de la maçonnerie, menait enfin à la tribune de la reine, située dans l’axe de la chapelle. La souveraine pouvait ainsi assister à la messe sans être vue, depuis un espace discret placé au-dessus de la sacristie du prêtre.

 


Ces chœurs sont en attente de rénovation (les fonds manquent et les pouvoirs publics doivent encore s’entendre pour agir). Mais même « dans leur jus » ou transformés en espaces scolaires, ils gardent une atmosphère très particulière : volumes, lumière filtrée, boiseries, grilles… On comprend mieux, en les découvrant, combien la chapelle n’est pas un simple « objet posé » dans la cour, mais le cœur d’un véritable dispositif spirituel et social.

 

LA CHAPELLE: UN MANIFESTE NÉOCLASSIQUE

 

Vient ensuite le moment fort de la visite : l’entrée dans la chapelle du couvent de la Reine. De l’extérieur, nous l’avons déjà vue comme un néo-temple antique. De l’intérieur, elle se révèle comme un chef-d’œuvre de volumes et de lumière.

 

La chapelle adopte un plan en croix grecque : quatre bras de même longueur s’articulent autour d’une coupole centrale. Aux angles, quatre volumes supplémentaires complètent la croix pour inscrire l’ensemble dans un grand carré.

 

En levant les yeux, on voit la coupole posée sur quatre pendentifs, puis les quatre voûtes en arc de cloître dont les bases rectangulaires se referment en courbes, comme des voûtes d’angle. On distingue aussi les chapelles latérales en cul-de-four, le chœur hémicirculaire côté est, avec l’autel, et le pronaos rectangulaire (entrée d’un temple, ici vestibule de la chapelle) côté ouest, tourné vers la cour.

 


Les colonnes se multiplient, faisant presque de la chapelle une salle hypostyle (dont le plafond est soutenu par des colonnes), mais Richard Mique a l’intelligence de les détacher des murs, de les élancer et de les entourer de grandes fenêtres claires. Malgré la richesse du décor sculpté, on ne ressent aucune lourdeur. La lumière glisse sur la pierre de Saint-Leu, se reflète sur les grilles, circule entre les baies : l’espace est aérien, lumineux, propice à la contemplation.

 

Dans le chœur, trois grilles rappellent l’organisation des lieux : celle de droite donnait accès au chœur des religieuses, celle de gauche à celui des pensionnaires, et une petite grille centrale, dans l’axe, était réservée à la souveraine, qui pouvait ainsi voir sans être vue.

 

Dans les chapelles latérales comme dans le pronaos, un système de verrières dissimulées au-dessus des corniches permet d’éclairer indirectement les voûtes décorées de faux caissons en trompe-l’œil. On retrouve là un jeu d’illusion hérité du baroque, mais mis au service d’un espace déjà pleinement néoclassique.

 

SCULPTURES ET « VIE DE LA VIERGE » : UN CYCLE ÉMOUVANT

 

Le décor sculpté intérieur est l’œuvre de Joseph Deschamps, auquel Mique confie un vaste programme : illustrer en vingt bas-reliefs la Vie de la Vierge, de sa naissance à son couronnement au ciel.

 

Au-dessus des fenêtres, tout le long des murs, on suit ainsi un véritable récit : la naissance de la Vierge, sa présentation au Temple, son éducation et ses fiançailles, l’Annonciation et la Visitation, la Nativité et les adorations des bergers et des mages, la présentation de Jésus au Temple, la fuite en Égypte, des scènes de la vie quotidienne comme l’atelier de Saint Joseph, la mort de Joseph, la Descente de croix, la mort de la Vierge – ou dormition -, son Assomption et enfin son couronnement céleste.

 


Les personnages sont drapés à l’antique, dans l’esprit néoclassique. Certains visages peuvent sembler un peu appuyés, presque caricaturaux, surtout du côté masculin, mais l’ensemble forme une frise vivante, très homogène, où la tendresse de certaines scènes domestiques – un Jésus endormi, un atelier de charpentier - touche encore aujourd’hui.

 

LE DÉCOR PEINT : LA REINE FACE À LA VIERGE

 

En 1772, quand l’extérieur de la chapelle est achevé, l’intérieur est encore nu. Mique fait alors appel au peintre Gabriel Briard pour décorer la coupole et les pendentifs. Briard meurt six mois plus tard, et c’est Jean-Jacques Lagrenée le Jeune qui termine le travail en 1778. Les historiens peinent aujourd’hui à distinguer précisément ce qui appartient à l’un ou à l’autre.

 

Sur les quatre pendentifs, on reconnaît les Pères de l’Église qui ont le plus écrit sur la Vierge : saint Augustin, tenant un cœur enflammé ; saint Jean Chrysostome, méditant et écrivant sur un fond doré ; saint Jérôme, vieillard robuste accompagné d’un lion ; et saint Grégoire le Grand, représenté en pape, assis sur le trône pontifical.



Au centre de la coupole, vers le chœur, une scène retient particulièrement l’attention. On y voit Marie Leszczynska agenouillée, la couronne déposée à ses pieds, enveloppée d’un manteau fleurdelisé. Elle présente à la Vierge, qui apparaît dans les nuées, les religieuses, les dames pensionnaires et les petites élèves, chacune reconnaissable à la couleur de son habit. C’est le portrait spirituel du couvent : une reine qui confie son œuvre à la protection de la Vierge, entourée de toute la communauté qu’elle a appelée ici.

 

Deux autres ensembles peints complètent ce décor céleste : un concert d’anges musiciens, et un groupe de docteurs de l’Église. Le ciel s’ouvre au-dessus d’un espace blond de lumière, où la pierre sculptée et la peinture dialoguent avec une grande douceur.

 

UN LYCÉE VIVANT AU CŒUR D’UN MONUMENT

 

Quitter la chapelle pour retrouver les cours, les élèves, les sonneries, c’est revenir à la réalité d’aujourd’hui : le couvent de la Reine est devenu un grand établissement public, avec ses classes de collège et lycée, ses filières générales, ses classes préparatoires, ses associations et ses projets pédagogiques.

 

Le bâtiment conventuel abrite désormais des salles de français, de langues et de mathématiques, un CDI, des salles de permanence, l’intendance, la vie scolaire… Ailleurs sur le site, d’autres bâtiments accueillent les sciences, les arts, l’internat ou le gymnase.

 

Mais à chaque pas, ou presque, l’histoire affleure : un couloir suit le tracé d’une ancienne galerie de cloître, une salle de cours occupe l’emplacement d’un ancien réfectoire ou d’un dortoir, un escalier de pierre, patiné par des générations de pas, rappelle la circulation silencieuse des religieuses et des pensionnaires.

 

La chapelle, elle, reste un lieu de culte et de culture : rattachée à la paroisse Notre-Dame, elle accueille encore des messes, des temps de prière pour les étudiants et des concerts de musique sacrée ou de musique de chambre. Étudier, enseigner, vivre dans un tel décor n’est pas anodin : le lycée Hoche est l’un de ces établissements où l’histoire de l’éducation et l’histoire de l’architecture se superposent au quotidien.

 

COMMENT DÉCOUVRIR LE COUVENT DE LA REINE / LYCÉE HOCHE ?

 

Le revers de la médaille, c’est que ce patrimoine est au cœur d’un établissement scolaire en activité. On ne se promène donc pas librement dans la cour d’honneur ou les cloîtres comme dans un musée.

 

Pour découvrir l’ancien couvent de la Reine et la chapelle, il faut passer par des visites encadrées, généralement organisées par ou en lien avec les Amis du musée du Lycée Hoche ou parfois les Amis du château de Versailles. Ces visites se font en petits groupes, souvent autour de vingt personnes, afin de respecter la vie du lycée et de préserver les lieux.

 

Elles permettent en général de découvrir la cour d’honneur et la façade de la chapelle, d’entrer dans la chapelle et d’en détailler le décor sculpté et peint, de parcourir certaines galeries et espaces conventuels – dans la mesure compatible avec le fonctionnement des cours –, et parfois d’accéder à des lieux peu connus comme les anciens chœurs latéraux.

 

Les modalités précises (jours, horaires, éventuel tarif, inscription) peuvent évoluer. Le plus simple est de consulter directement le site des Amis du musée du Lycée Hoche, ainsi que celui du lycée Hoche, qui renvoient aux pages dédiées aux visites de la chapelle et des bâtiments historiques. Il est aussi possible, à certaines occasions, de ne visiter que la chapelle, dans le cadre d’événements culturels, de concerts ou des Journées européennes du patrimoine.

 

Dans tous les cas, il est important de garder en tête que l’on entre dans un lycée vivant, et que la visite se fait dans le respect des élèves, des personnels et des contraintes de sécurité.

 

HISTOIRE, PATRIMOINE ET ÉDUCATION

 

Le lycée Hoche est souvent cité pour ses résultats scolaires et la réussite de ses classes préparatoires. Mais avant d’être un « grand lycée », ce fut d’abord le rêve très personnel d’une reine pieuse et discrète, qui voulait offrir aux filles des serviteurs de la Cour une éducation solide, protectrice et émancipatrice.

 

En visitant l’ancien couvent de la Reine, on traverse des siècles d’histoire. On ressort avec l’impression d’avoir visité non seulement un monument, mais un récit continu : celui d’un lieu qui, depuis le 18ᵉ siècle, n’a jamais cessé d’enseigner – d’abord sous l’habit des chanoinesses, aujourd’hui sous celui des professeurs du lycée Hoche.

 

Et si, la prochaine fois que vous passerez devant le 73, avenue de Saint-Cloud, vous levez les yeux vers la coupole et les colonnes de la chapelle, vous saurez qu’au-delà de la grille, ce n’est pas seulement un lycée : c’est aussi un morceau méconnu de Versailles, né du rêve d’une reine.

 

SOURCES

 

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