LA TERRE DE MOMIE : QUAND LES ROIS DE FRANCE FINISSAIENT… EN PEINTURE MACABRE
- Igor Robinet-Slansky

- il y a 2 jours
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Et si je te disais que certains tableaux exposés aujourd’hui dans nos musées ont été peints… avec des fragments de corps humains? Et plus troublant encore : avec les restes des rois de France eux-mêmes !
Cette matière étrange, à la frontière de l’histoire, de l’art et du macabre, porte un nom presque poétique : la terre de momie. Pour en comprendre l’origine, il faut remonter à un lieu bien précis : la basilique de Saint-Denis, au nord de Paris.
SAINT-DENIS, CŒUR SACRÉ… PUIS CHAMP DE RUINES
Pendant plus de mille ans, la basilique de Saint-Denis est la nécropole des rois de France. Quarante-deux rois, trente-deux reines, des princes, des princesses et de grands serviteurs du royaume y reposent, dans un décor pensé pour mettre en scène la continuité monarchique, la sacralité du pouvoir et l’espérance chrétienne.
Mais à la Révolution française, ce lieu chargé de symboles devient une cible : le 10 août 1792, la monarchie est abolie, le 21 janvier 1793, Louis XVI est exécuté, et très vite, les symboles de l’Ancien Régime doivent disparaître. Le 1er août 1793, un décret de la Convention ordonne ainsi la destruction des tombeaux royaux de Saint-Denis.
1793 : LA PROFANATION DES TOMBES
Entre le 12 et le 25 octobre 1793, les sépultures sont ouvertes méthodiquement. Les cercueils sont brisés. Les corps extraits.
Les témoignages évoquent des scènes chaotiques et profondément macabres, mêlant ouvriers, commissaires révolutionnaires et simples curieux. Les corps les mieux conservés, notamment ceux des souverains embaumés, suscitent une fascination morbide.
Celui d’Henri IV, reconnaissable à sa barbe et à sa stature, est exposé plusieurs jours avant d’être jeté dans une fosse commune. D’autres ne sont plus que des masses informes ou des squelettes, manipulés sans ménagement.
Les cercueils en plomb sont fondus pour récupérer le métal, destiné à l’effort de guerre. Les gisants et monuments funéraires sont détruits, démontés ou déplacés sans précaution. Les restes humains sont jetés dans deux grandes fosses creusées à proximité de la basilique, puis recouverts de chaux vive.
À cet instant, toutes les identités disparaissent. Rois et reines sont mêlés, sans nom, sans rang. Là où Saint-Denis avait patiemment construit une mise en scène de la continuité monarchique, la Révolution impose une égalité radicale dans la mort.
QUAND LA PROFANATION DEVIENT MATIÈRE
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. La profanation des tombes royales ne se limite pas à la destruction symbolique. Elle se prolonge, de manière plus insidieuse, dans un épisode souvent méconnu : l’usage artistique de la poussière de restes humains.
Dès le 18ᵉ siècle, et surtout au début du 19ᵉ, circule en Europe une croyance tenace dans les vertus de la mummia. Cette substance, obtenue à partir de corps momifiés ou de résidus d’embaumement, est réduite en poudre. On lui prête des propriétés médicinales… mais aussi picturales.
Mélangée à des liants, la mummia donne un pigment brun profond, apprécié pour les glacis, les ombres et les effets de profondeur. Dans les ateliers, on parle alors de terre de momie.
LES CŒURS ROYAUX, MATIÈRE PREMIÈRE
À Saint-Denis, de nombreux corps royaux ont été embaumés selon des techniques complexes mêlant aromates, résines et substances minérales. Parmi les éléments les plus convoités figurent les cœurs royaux, conservés séparément dans des urnes depuis l’Ancien Régime.
Le cas le plus célèbre concerne le cœur de Louis XIV, mort le 1er septembre 1715. Conservé jusqu’à la Révolution, il est saisi en 1793, fragmenté, puis réduit en poudre. Une partie de cette matière aurait été acquise par des marchands de couleurs ou directement par des artistes au début du 19ᵉ siècle.
UN TABLEAU DU LOUVRE… PEINT AVEC UN ROI ?
C’est dans ce contexte qu’est souvent cité un tableau aujourd’hui conservé au musée du Louvre : Intérieur d’une cuisine (1815), peint par Martin Drölling.
Cette scène de genre, d’un réalisme minutieux et presque silencieux, est remarquable par la profondeur de ses tonalités brunes et la subtilité de ses glacis. Selon plusieurs sources concordantes, certaines couches picturales auraient été réalisées à partir de terre de momie, possiblement issue de résidus liés au cœur de Louis XIV.
L’information n’est pas mentionnée dans le parcours muséal. Pourtant, elle confère à l’œuvre une dimension vertigineuse : celle d’un potentiel fragment matériel de la monarchie française, littéralement dissous dans la matière picturale d’un tableau bourgeois du 19ᵉ siècle.
QUAND LE ROI DEVIENT COULEUR
Ce destin singulier résume à lui seul la violence symbolique de la rupture révolutionnaire. Après avoir été sacralisés, honorés et mis en scène, les corps des souverains deviennent matière première, recyclée, anonymisée, transformée.
La monarchie n’est pas seulement renversée : elle est ici dissoute, jusqu’à disparaître dans les couches invisibles d’une peinture.
À Saint-Denis, la terre de momie ajoute une strate troublante à l’histoire du lieu. Elle rappelle que la basilique n’est pas seulement un monument figé, mais un véritable théâtre où se sont joués - jusque dans la chair et la matière - les bouleversements les plus radicaux de l’Histoire de France.
SOURCES
Visite de la Basilique de Saint-Denis
Site de France Bleu
Site du Point












































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