LA BASILIQUE CATHÉDRALE DE SAINT-DENIS : NÉCROPOLE DES ROIS DE FRANCE ET BERCEAU DE L’ART GOTHIQUE
- Igor Robinet-Slansky

- il y a 3 jours
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À quelques kilomètres au nord de Paris, au cœur de la ville de Saint-Denis (93), se dresse un monument essentiel pour comprendre l’histoire de France : La basilique cathédrale de Saint-Denis.
Ce n’est pas seulement un édifice religieux : elle est à la fois le berceau de l’art gothique, la nécropole des rois de France et un lieu de mémoire où se sont joués, pendant plus de quinze siècles, les grands récits du pouvoir, de la foi et de la mort.
Ici reposent quarante-deux rois, trente-deux reines, des princes, des princesses et de grands serviteurs du royaume. Ici naît, au 12ᵉ siècle, une architecture nouvelle, fondée sur la lumière, l’élévation et l’harmonie – le style gothique, dont l’art et les techniques novatrices se développent tout juste en Europe. Ici encore, la Révolution française s’acharne à détruire les symboles de la monarchie avant que le 19ᵉ siècle ne tente, pierre après pierre, de réparer et de recomposer.
Visiter la basilique cathédrale de Saint-Denis, c’est entrer dans un livre d’histoire à ciel ouvert, où chaque tombe, chaque vitrail, chaque pierre raconte une page de France.
I. AUX ORIGINES DE LA BASILIQUE CATHÉDRALE DE SAINT-DENIS : DU MARTYRE À L’ABBAYE ROYALE
Avant d’être une nécropole royale, avant même d’être une abbaye puissante, Saint-Denis est d’abord un lieu sacré, né d’un récit fondateur mêlant histoire et légende. Comme souvent au haut Moyen Âge (de la fin du 4e siècle au début du 11e), ce sont ces récits, transmis et amplifiés, qui vont forger la puissance symbolique du site.
LE MARTYRE DE SAINT DENIS, UNE LÉGENDE FONDATRICE
Denis, premier évêque de Lutèce selon la tradition, est envoyé au 3ᵉ siècle pour évangéliser une ville encore largement païenne. Son activité missionnaire lui vaut d’être arrêté et condamné à mort. Il est décapité vers l’an 250 sur la colline qui prendra plus tard le nom de Montmartre, littéralement le «mont des martyrs».
La légende raconte alors que Denis se relève, saisit sa tête entre ses mains et marche vers le nord, parcourant plusieurs kilomètres tout en continuant à prêcher, avant de s’effondrer à l’endroit précis où l’on décidera de l’inhumer. Ce geste extraordinaire fait de lui un céphalophore (un saint décapité), figure spectaculaire de l’iconographie chrétienne.
Au-delà du miracle, le message est clair : le lieu est choisi par le saint lui-même. Cette idée pèsera durablement sur le destin de Saint-Denis, appelé à devenir un sanctuaire majeur du royaume.
SAINTE GENEVIÈVE, FIGURE CLÉ DES ORIGINES CHRETIENNES
À la légende de saint Denis s’ajoute le rôle fondamental d’une autre grande figure du christianisme parisien : Sainte Geneviève.
Selon la tradition, c’est elle qui aurait fait édifier, au 5e siècle, une première église sur la tombe de saint Denis, afin d’ancrer durablement le site dans le paysage religieux franc. Ce premier édifice, modeste et plusieurs fois remanié, marque le point de départ d’une histoire architecturale et politique ininterrompue pour le site de la basilique.
POINT HISTOIRE : QUI ÉTAIT SAINTE GENEVIÈVE, LA SAINTE PATRONNE DE PARIS ?
Figure majeure du christianisme primitif en Gaule, Sainte Geneviève naît en 423 à Nanterre, aux portes de Paris. Longtemps représentée comme une humble bergère, elle appartient en réalité à une famille de riches propriétaires terriens.
À la mort de ses parents, vers 440, elle hérite de leurs biens mais aussi de la charge de magistrat municipal parisien exercée par son père. Un héritage qui lui assure une position sociale élevée et des revenus confortables, qu’elle mettra très tôt au service des plus pauvres… et du destin politique de la cité.
Fervente chrétienne, Geneviève entre dans le groupe des vierges consacrées, ces femmes qui choisissent de vouer leur vie à Dieu dans le célibat et la chasteté, sans se retirer du monde. Elle continue ainsi à vivre au cœur de la société gallo-romaine, où son autorité morale ne cesse de croître.
Mais c’est en 451 que Geneviève entre véritablement dans l’histoire. Cette année-là, Attila, chef des Huns, marche vers Paris. La panique gagne la population, prête à fuir. Geneviève, au contraire, appelle les hommes à rester pour défendre la ville et les femmes à prier. Ses paroles provoquent d’abord l’incompréhension, voire la colère : certains la prennent pour une illuminée, au point de vouloir la mettre à mort. Pourtant, les événements vont lui donner raison. Attila pille Reims et Metz… mais contourne Paris. Très vite, le peuple y voit un miracle, attribué à la foi et à l’intercession de Geneviève. Dès lors, elle est investie d’un rôle nouveau : protectrice de Paris.
Cette réputation se confirme en 465, alors que l’Empire romain décline et que Francs et Romains s’affrontent pour le pouvoir. Geneviève négocie avec les Francs menés par Childéric, obtenant qu’ils épargnent la ville. Paris est assiégée, mais une nouvelle fois sauvée : Geneviève parvient à franchir le blocus pour ravitailler la population, évitant ainsi la famine.
Lorsque Clovis, fils de Childéric et roi des Francs, vainc les Romains, Geneviève joue encore un rôle décisif. Elle s’allie stratégiquement à lui et lui permet d’entrer dans Paris à condition qu’il accepte de se convertir au christianisme. Clovis, marié à la catholique Clotilde, se fait baptiser à Reims par l’évêque Rémi, le 25 décembre 498 ou 499. Cet événement fondateur explique pourquoi, par la suite, les rois de France seront tous sacrés à Reims. Baptisé, Clovis entre à Paris, réconcilie Francs et Gallo-Romains, et fait de la ville la capitale de son royaume.
Geneviève meurt en 512. Elle est enterrée aux côtés de Clovis, mort l’année précédente, dans une basilique édifiée sur la colline qui porte aujourd’hui son nom, la montagne Sainte-Geneviève, dans l’actuel 5ᵉ arrondissement de Paris. Une abbaye y est ensuite fondée : l’abbaye Sainte-Geneviève, dont les bâtiments abritent aujourd’hui le prestigieux lycée Henri-IV, à proximité du Panthéon.
Depuis sa mort, Geneviève est reconnue comme sainte patronne de Paris. On lui attribue de nombreux miracles, dont la protection de la ville lors des invasions normandes en 885. Ses reliques sont aujourd’hui conservées dans l’église Saint-Étienne-du-Mont, voisine de l’ancienne abbaye.
C’est dans ce contexte, où se croisent foi, pouvoir et protection divine, que s’inscrit la fondation du premier sanctuaire sur la tombe de saint Denis.
II. DE LA TOMBE DU SAINT À L’ABBAYE ROYALE
Avant de devenir la nécropole monumentale que nous connaissons aujourd’hui, Saint-Denis est d’abord un lieu habité par la mémoire des morts, puis progressivement investi par la foi chrétienne et le pouvoir royal. Bien avant de devenir un haut lieu de la royauté au 7ᵉ siècle, le site fût une nécropole gallo-romaine, avant que ne s’y implante un sanctuaire chrétien, puis un ensemble religieux et politique de premier plan.
C’est sur cet héritage complexe - fait de traditions hagiographiques (écrits sur la vie des saints), de pratiques funéraires antiques, de constructions successives et de reconstructions parfois violentes - que va s’opérer la transformation décisive du lieu. Sous les Mérovingiens d’abord, puis sous les Carolingiens, Saint-Denis s’impose progressivement comme un espace privilégié de sépulture, de culte et de pouvoir, étroitement lié à la monarchie franque puis française.
Cette lente montée en puissance, étalée sur plusieurs siècles, prépare le terrain de la grande révolution architecturale du 12ᵉ siècle avec l’abbé Suger. Mais avant lui et la naissance de l’architecture gothique, il faut comprendre comment Saint-Denis est devenu, pierre après pierre, une abbaye royale au cœur du royaume.
AUX ORIGINES DE LA BASILIQUE DE SAINT-DENIS : UN SITE ANTIQUE DEVENU SANCTUAIRE CHRÉTIEN
Bien avant l’édification de la basilique que nous connaissons aujourd’hui, le site de Saint-Denis est déjà occupé à l’époque gallo-romaine. Les campagnes archéologiques ont mis en évidence l’existence d’une vaste nécropole antique, utilisée dès le Bas-Empire romain. C’est dans ce paysage funéraire, en dehors de la ville antique de Lutèce, que s’inscrit l’implantation du premier sanctuaire chrétien.
Selon une tradition ancienne, difficile à vérifier mais largement transmise par les sources hagiographiques, le corps de Denis, martyrisé au 3ᵉ siècle, aurait été inhumé dans un champ appartenant à une chrétienne nommée Catulla. Après l’édit de Milan, qui autorise officiellement le culte chrétien en 313, un premier mausolée aurait été élevé au-dessus de cette tombe, rapidement devenu un lieu de vénération. La présence, à proximité, de sarcophages d’aristocrates francs confirme le prestige précoce du site.
C’est sur ce terreau antique, à la fois funéraire et sacré, que s’enracine l’histoire monumentale de Saint-Denis.
L’ÉGLISE MÉROVINGIENNE : NAISSANCE D’UN HAUT LIEU ROYAL
Entre le 5e et le 6ᵉ siècle, le sanctuaire connaît un premier agrandissement significatif. Une chapelle est prolongée vers l’ouest, gagnant une dizaine de mètres, probablement sous l’impulsion de Sainte Geneviève, qui, selon la Vie de sainte Geneviève, aurait jugé indigne la première tombe du martyr et fait édifier un nouvel édifice entre 450 et 475.
À cette époque, le prestige du lieu est tel que l’aristocratie franque adopte la pratique de l’inhumation ad sanctos, c’est-à-dire au plus près du tombeau du saint, dans l’espoir de bénéficier de sa protection dans l’au-delà. La découverte, en 1959, du sarcophage de la reine Arégonde, épouse de Clotaire 1er et belle-fille de Clovis, en apporte une preuve éclatante. Elle est la première figure royale identifiée comme inhumée à Saint-Denis.
Le site devient alors le centre d’une vaste nécropole mérovingienne, s’étendant sur plusieurs milliers de mètres carrés au nord du sanctuaire, conséquence directe de la montée en puissance du culte de saint Denis.
DAGOBERT 1ER ET LA FONDATION DE L’ABBAYE ROYALE
Au 7ᵉ siècle, une étape décisive est franchie sous le règne de Dagobert 1er (né vers 600, mort en 639), roi des Francs et membre de la dynastie des Mérovingiens. On attribue en effet à ce dernier la fondation d’un monastère bénédictin destiné à en garder les reliques de saint Denis et ses compagnons, le prêtre Rustique et le diacre Éleuthère.
Si la part de légende est évidente, il est en revanche certain que Dagobert fait édifier une nouvelle église, consacrée en 636, et choisit Saint-Denis pour sa propre sépulture. Il devient ainsi le premier roi des Francs inhumé dans l’église en 639, inaugurant une tradition appelée à marquer durablement l’histoire du lieu.
À partir de cette période, la communauté desservant le sanctuaire adopte pleinement le mode de vie monastique. Vers 650, le monastère est constitué, entouré de sanctuaires secondaires dédiés notamment à saint Pierre, saint Paul et saint Barthélemy. Saint-Denis n’est plus seulement un sanctuaire : elle est désormais une abbaye royale, dotée d’environ cent cinquante religieux tout au long du Moyen Âge.
LA BASILIQUE CAROLINGIENNE : GRANDEUR ET INFLUENCES ROMAINES
Sous les Carolingiens, les liens entre l’abbaye et le pouvoir royal se renforcent encore. Les abbés de Saint-Denis deviennent des personnages clés du royaume, parfois archi-chapelains du roi ou de l’empereur. L’abbaye acquiert alors une vocation nouvelle : celle d’historiographe et de gardienne des traditions franques.
À l’occasion de son sacre à Saint-Denis en 754, Pépin le Bref (714-768) fait le vœu de reconstruire entièrement l’église. Son abbé, Fulrad, s’inspire des grandes basiliques romaines lors de ses voyages à Rome. Les travaux débutent après la mort de Pépin, vers 768, et la consécration a lieu en 775 en présence de Charlemagne.
Cette nouvelle basilique carolingienne, longue d’environ 80 mètres, adopte un plan basilical à trois nefs, avec un transept peu saillant et une abside semi-circulaire. Sous celle-ci est aménagée une crypte annulaire, inspirée des modèles romains, permettant aux pèlerins de circuler autour des reliques exposées dans une confession. Des éléments antiques, comme des colonnes de marbre importées d’Italie ou d’Anatolie, sont réemployés, témoignant du prestige du chantier.
Au 9ᵉ siècle, la crypte est encore agrandie par l’abbé Hilduin, qui y fait édifier une chapelle dédiée à la Vierge, à saint Jean et à tous les saints, enrichie de reliques et réputée pour ses eaux curatives.
TROUBLES, FORTIFICATIONS ET PREMIERS REMANIEMENTS CAPÉTIENS
Le 9ᵉ siècle est aussi une période d’instabilité. Les raids vikings, qui remontent la Seine jusqu’à Paris, frappent durement l’abbaye. En 857 et 858, Saint-Denis est pillée, ses religieux enlevés, et le monastère gravement endommagé. Face à ces menaces, Charles II dit le Chauve (843-877) fait fortifier l’ensemble en 869 et s’arroge même le titre d’abbé de Saint-Denis, signe de l’importance stratégique du lieu.
Des constructions mérovingiennes et carolingiennes, il ne subsiste aujourd’hui que quelques colonnes et chapiteaux conservés dans la crypte. Mais au 11ᵉ siècle, sous le règne de Robert II le Pieux (règne : 996-1031), l’église en ruine fait l’objet de premières restaurations. Les parties centrales de la crypte sont alors reprises, avec des arcs en plein cintre, des colonnes courtes et des chapiteaux sculptés, annonçant une nouvelle phase de transformation.
C’est sur cet édifice complexe, fruit de plus de six siècles d’évolutions, de destructions et de reconstructions, que va intervenir, au 12ᵉ siècle, un homme déterminant : l’abbé Suger (1080/81-1151).
III. L’ABBÉ SUGER ET LA NAISSANCE DE L’ART GOTHIQUE
Le 12ᵉ siècle marque un tournant décisif pour la vie et l’architecture de Saint-Denis, grâce à l’abbé Suger, à la tête de l’abbaye de 1122 à sa mort en 1151.
Conseiller des rois Louis VI (règne : 1108-1137) et Louis VII (règne : 1137-1180) - qui le nommera même régent du royaume lors de la deuxième croisade en 1147 -, homme d’État autant qu’homme d’Église, Suger entreprend à partir de 1135 une reconstruction ambitieuse de l’abbatiale. Son objectif est clair : créer un édifice capable de manifester la présence divine par la lumière.
Suger décide alors d’employer des techniques architecturales et esthétiques novatrices que l’on appellera bien plus tard, au 19e siècle, style gothique : voûtes sur croisée d’ogives, murs allégés, vastes verrières et vitraux, élévation verticale, sculptures et décors délicats… Le chevet, reconstruit entre 1140 et 1144, devient ainsi un vrai manifeste architectural.
En 1144, lors de sa consécration, la basilique révèle un espace baigné de lumière colorée, radicalement différent des églises romanes que l’on connaît jusqu’alors. L’art gothique est né, et Saint-Denis devient le modèle imité par Notre-Dame de Paris, Chartres, Reims ou Amiens.
COMPRENDRE LE STYLE GOTHIQUE : UNE RÉVOLUTION DE PIERRE, DE LUMIÈRE ET DE SENS
Le style gothique apparaît au milieu du 12ᵉ siècle, en France, dans un contexte de profondes mutations religieuses, politiques et intellectuelles. Contrairement à une idée reçue, le gothique n’est ni sombre ni excessif : il naît au contraire d’une quête de lumière, d’élévation et d’harmonie, et marque une rupture radicale avec l’architecture romane qui le précède.
Jusqu’alors, les églises romanes sont massives, épaisses, peu ouvertes sur l’extérieur. Leurs murs portent l’essentiel du poids des voûtes, ce qui limite la taille des ouvertures et maintient les intérieurs dans une relative pénombre. Le gothique va bouleverser cet équilibre et transformer durablement le paysage architectural européen.
UNE RÉVOLUTION ARCHITECTURALE
L’innovation majeure du gothique repose sur une série de progrès techniques combinés. La voûte sur croisée d’ogives permet de mieux répartir le poids de la construction vers des points précis, les piliers. Les murs, désormais délestés de leur fonction porteuse principale, peuvent être affinés, ajourés, percés de vastes fenêtres.
À l’extérieur, les arcs-boutants jouent un rôle essentiel : ils reportent les forces exercées par les voûtes vers des contreforts, libérant encore davantage les élévations. Cette architecture «décomposée» permet une verticalité inédite. Les édifices s’élancent vers le ciel, donnant une impression d’élévation presque immatérielle.
Ce principe est expérimenté très tôt à la basilique de Saint-Denis, puis perfectionné dans de grandes cathédrales comme Cathédrale Notre-Dame de Paris ou Cathédrale de Chartres, où la structure devient à la fois lisible, équilibrée et monumentale.
LA LUMIÈRE COMME LANGAGE SPIRITUEL
Mais le gothique n’est pas qu’une prouesse technique. Il repose sur une conception théologique nouvelle, profondément liée à la lumière. Influencés par les écrits attribués à Denys l’Aréopagite, les penseurs du 12ᵉ siècle considèrent que Dieu est lumière, et que la clarté matérielle peut conduire à l’élévation spirituelle.
Les grandes verrières, les rosaces et les vitraux colorés deviennent alors des éléments centraux. Ils ne se contentent pas d’éclairer l’espace : ils racontent des histoires, enseignent la Bible, transmettent des symboles à une population en grande partie illettrée.
Cette conception atteint son apogée dans des édifices comme la cathédrale de Reims, où la lumière semble dissoudre la pierre, ou à Chartres, dont les vitraux bleus confèrent à l’intérieur une atmosphère presque irréelle. À Saint-Denis, cette recherche fait du monument une véritable lanterne du royaume, comme on la surnomme rapidement.
UNE NOUVELLE ESTHÉTIQUE
Sur le plan esthétique, le gothique se caractérise par la verticalité, la finesse des lignes et la recherche d’harmonie. Les colonnes deviennent plus élancées, les chapiteaux s’inspirent davantage de la nature, les décors sculptés gagnent en réalisme.
L’architecture, la sculpture et le vitrail ne sont plus pensés séparément : ils forment un ensemble cohérent. Cette unité est particulièrement perceptible dans les grandes cathédrales du 13ᵉ siècle, où chaque élément participe à un même élan vers le ciel.
Dans la sculpture funéraire, notamment à Saint-Denis, le gothique introduit une évolution progressive vers plus de naturalisme : les visages s’individualisent, les corps prennent du volume, les attitudes deviennent plus humaines, tout en restant profondément symboliques.
UN STYLE EN CONSTANTE ÉVOLUTION
Le gothique n’est pas un style figé. Il évolue sur plusieurs siècles, donnant naissance à différentes phases bien identifiables.
Le gothique primitif (milieu du 12ᵉ siècle) correspond aux premières expérimentations. La basilique de Saint-Denis en est l’exemple fondateur, tout comme les premières campagnes de Notre-Dame de Paris. Les volumes sont encore massifs, mais la lumière et l’élévation sont déjà au cœur du projet.
Le gothique classique (13ᵉ siècle) atteint un équilibre parfait entre structure et esthétique. Les cathédrales de Chartres, Reims ou Amiens offrent des volumes clairs, ordonnés, d’une grande lisibilité architecturale.
Le gothique rayonnant privilégie la lumière et les surfaces vitrées. Les murs semblent s’effacer au profit du verre. La Sainte-Chapelle de Paris ou certaines parties de la cathédrale de Reims illustrent cette recherche d’une architecture toujours plus lumineuse.
Enfin, le gothique flamboyant (fin du Moyen Âge) se distingue par une ornementation plus foisonnante, des réseaux de pierre aux formes ondulantes, presque végétales. On en trouve de beaux exemples à Cathédrale de Rouen ou dans certaines églises normandes et picardes.
Plus qu’un style, le gothique est donc une nouvelle manière de penser l’espace, la foi et le rapport entre l’homme et le divin. Et c’est à Saint-Denis, dans l’ombre et la lumière de l’ancienne abbaye royale, que cette révolution architecturale, esthétique et spirituelle a vu le jour.
IV. LA BASILIQUE SAINT-DENIS, NÉCROPOLE DES ROIS DE FRANCE
À partir du Moyen Âge central, être enterré à Saint-Denis devient un marqueur essentiel de la légitimité monarchique. Reposer ici, c’est s’inscrire dans la lignée des rois chrétiens, protégés par le saint patron du royaume.
La basilique accueille ainsi quarante-deux rois, trente-deux reines, soixante-trois princes et princesses. Elle devient un immense livre de pierre et de marbre, où chaque tombe raconte une époque et une conception du pouvoir.
V. MOURIR EN ROI : LE GRAND THÉÂTRE DES FUNÉRAILLES ROYALES
À Saint-Denis, la mort n’est jamais un événement privé. Elle est un rituel public, codifié, théâtral, destiné autant aux vivants qu’à l’âme du défunt. Mourir en roi, c’est offrir au royaume une dernière démonstration d’ordre, de hiérarchie et de continuité. Les funérailles royales françaises figurent parmi les plus complexes d’Europe.
LE TRAITEMENT DU CORPS : ENTRE SCIENCE, FOI ET SYMBOLIQUE
Dès le décès du souverain, le corps est soumis à un traitement précis. Pour des raisons à la fois sanitaires et symboliques, on procède à une éviscération : les entrailles sont retirées, parfois enterrées séparément. Le cœur, considéré comme le siège de l’âme et de la vertu, fait souvent l’objet d’un culte particulier et peut être déposé dans un autre sanctuaire.
Le corps est ensuite embaumé, enveloppé de bandelettes imbibées de substances aromatiques, puis placé dans un cercueil. Ce travail minutieux permet de retarder la décomposition, mais aussi de rendre le défunt présentable lors des cérémonies.
LE CORTÈGE ET L’INHUMATION À LA BASILIQUE SAINT-DENIS
Le cortège funèbre, impressionnant, traverse Paris et ses environs pour rejoindre Saint-Denis. Moines, officiers, membres de la cour, soldats, clergé : tout est réglé selon une hiérarchie stricte. À l’arrivée, le corps est confié aux moines de l’abbaye, garants de la mémoire royale.
L’inhumation s’effectue dans la basilique ou la crypte, selon l’époque. La tombe n’est pas toujours monumentale immédiatement : certains gisants sont commandés des années, voire des décennies après la mort du souverain, lorsque la dynastie souhaite affirmer ou réaffirmer sa légitimité.
VI. LES GISANTS : UN LANGAGE SCULPTÉ DE POUVOIR ET D’ÉTERNITÉ
La basilique abrite aujourd’hui plus de 70 gisants et tombeaux, formant la plus importante collection d’art funéraire médiéval et Renaissance en Europe. Mais ces sculptures ne sont pas de simples monuments commémoratifs : elles constituent un langage codé, compréhensible par les contemporains.
DES ROIS IDEALISÉS AUX VISAGES POURTANT RÉALISTES
Les premiers gisants médiévaux représentent des souverains idéalisés, jeunes, calmes, les yeux ouverts. Ils ne montrent ni la mort ni la souffrance. Le roi est figuré tel qu’il doit être dans l’éternité : digne, serein, tourné vers l’est, dans l’attente de la résurrection.
À partir du 14ᵉ et surtout du 16ᵉ siècle, la statuaire évolue. Les tombeaux deviennent plus complexes, parfois spectaculaires. Certains montrent le souverain mort et décharné dans la partie inférieure, et vivant, en prière, dans la partie supérieure. Cette dualité exprime à la fois la fragilité humaine et l’espérance chrétienne.
Le tombeau de François 1er et Claude de France, dans le transept sud, est l’un des exemples les plus frappants : véritable arc de triomphe de la Renaissance, il affirme la continuité entre l’Antiquité redécouverte et la monarchie française.
CHIENS, LIONS ET SYMBOLES AUX PIEDS DES GISANTS
Aux pieds de certains gisants, on remarque souvent un chien ou un lion. Un détail esthétique ? Non, toute une symbolique ! Car ici, rien n’est laissé au hasard. Ces détails sculptés, souvent discrets, sont essentiels pour comprendre la lecture médiévale de la mort et du pouvoir.
Le chien symbolise la fidélité conjugale, certes, ou encore la fidélité à Dieu, mais aussi, selon certaines interprétations médiévales, le guide de l’âme dans l’au-delà.
Le lion, lui, souvent placé aux pieds des rois, incarne la force, le courage, la justice et la souveraineté. Animal royal par excellence, il rappelle que le pouvoir du roi est à la fois terrestre et voulu par Dieu.
VI. 1793 : LA RÉVOLUTION ET LA PROFANATION DES TOMBEAUX
La Révolution française marque une cassure radicale dans l’histoire de Saint-Denis, et une rupture brutale avec plus de mille ans d’histoire. Le 10 août 1792, la monarchie est abolie, le 21 janvier 1793, le roi Louis XVI est exécuté, et les symboles de l’Ancien Régime méthodiquement détruits. La basilique, incarnation même de la royauté, devient une cible.
L’OUVERTURE DES SÉPULTURES
Pendant plusieurs jours, entre le 12 et le 25 octobre 1793, les tombeaux sont ouverts méthodiquement. Les cercueils sont brisés, les corps extraits. Les témoignages de l’époque décrivent des scènes à la fois chaotiques et macabres, où se mêlent ouvriers, commissaires révolutionnaires et curieux.
Les corps les mieux conservés – notamment ceux des souverains embaumés – suscitent une fascination morbide. Celui d’Henri IV, reconnu à sa barbe et à sa stature, est longuement exposé avant d’être jeté dans une fosse commune. D’autres, réduits à l’état de squelettes ou de masses informes, sont manipulés sans ménagement.
Les cercueils en plomb sont fondus pour récupérer le métal, destiné à l’effort de guerre. Les gisants et monuments funéraires, lorsqu’ils ne sont pas détruits sur place, sont démontés, déplacés ou stockés sans précaution.
Les restes humains sont jetés dans deux grandes fosses creusées dans le cimetière attenant à la basilique, au nord et au sud du monument. Les corps sont recouverts de chaux vive afin d’accélérer leur décomposition. À cet instant, les identités individuelles disparaissent : rois, reines, princes et princesses sont mêlés dans une même fosse, sans distinction de rang ni de nom.
Ce geste est lourd de sens. Là où Saint-Denis avait patiemment construit, siècle après siècle, une mise en scène de la continuité monarchique, la Révolution impose une égalité radicale dans la mort, brutale et définitive.
Les conséquences patrimoniales sont immenses. Une grande partie des tombeaux médiévaux et Renaissance est détruite ou gravement endommagée. Certains gisants échappent toutefois à la destruction totale, soit parce qu’ils sont jugés artistiquement remarquables, soit parce qu’ils sont transférés dans des dépôts. Plusieurs seront ensuite intégrés aux collections du musée des Monuments français, créé par Alexandre Lenoir.
La basilique elle-même est vidée de sa fonction symbolique. Transformée en entrepôt, puis laissée à l’abandon, elle devient un monument meurtri, privé de sa raison d’être première.
La profanation de 1793 demeure l’un des épisodes les plus violents de l’histoire du monument. Elle rappelle que Saint-Denis n’est pas seulement un chef-d’œuvre architectural, mais un lieu profondément politique, où s’inscrit, jusque dans la pierre et les corps, l’histoire tourmentée de la France.
LA TERRE DE MOMIE : QUAND LES RESTES DES ROIS DEVIENNENT MATIÈRE PICTURALE
La profanation des tombes royales de Saint-Denis ne s’arrête pas à l’ouverture des cercueils et à la dispersion des corps. Elle se prolonge, de manière plus insidieuse encore, dans un épisode longtemps méconnu, à la frontière de l’histoire, de l’art et du macabre : celui de la terre de momie.
Au 18ᵉ et surtout au début du 19ᵉ siècle, il existe en Europe une croyance tenace dans les vertus médicinales et matérielles de la mummia, une substance obtenue à partir de corps momifiés ou de résidus d’embaumement. Réduite en poudre, cette matière est utilisée aussi bien en pharmacie qu’en peinture, où elle donne un pigment brun profond, apprécié pour les glacis et les ombres.
Lors de la profanation des tombes de la basilique de Saint-Denis en 1793, les corps des rois et des reines, souvent embaumés selon des techniques complexes mêlant aromates, résines et substances minérales, deviennent une source potentielle de cette matière. Parmi les éléments les plus convoités figurent les cœurs royaux, conservés séparément dans des urnes depuis l’Ancien Régime.
Le cas le plus emblématique concerne le cœur de Louis XIV, mort en 1715. Conservé jusqu’à la Révolution, il est saisi, fragmenté, puis réduit en poudre. Une partie de cette matière aurait été acquise par des artistes ou des marchands de couleurs au début du 19ᵉ siècle.
C’est dans ce contexte qu’est souvent cité un tableau aujourd’hui conservé au musée du Louvre : Intérieur d’une cuisine (1815), peint par Martin Drölling. Cette scène de genre, d’un réalisme minutieux et presque silencieux, est réputée pour la profondeur de ses tonalités brunes et la subtilité de ses glacis. Selon plusieurs sources concordantes, le pigment utilisé pour certaines ombres et couches transparentes serait issu de cette fameuse terre de momie, possiblement mélangée à des résidus provenant du cœur de Louis XIV.
Le tableau est aujourd’hui exposé au Musée du Louvre, sans que cette origine du pigment ne soit explicitement mentionnée dans le parcours muséal. Pourtant, cette information confère à l’œuvre une dimension supplémentaire, presque vertigineuse : celle d’un fragment matériel de la monarchie française, dissous dans la matière picturale d’un tableau bourgeois du 19ᵉ siècle.
Ce destin singulier, où le corps du roi devient littéralement couleur, résume à lui seul la violence symbolique de la rupture révolutionnaire. Après avoir été sacralisés, exposés, honorés, les restes des souverains sont transformés en matière première, recyclés, anonymisés. La monarchie n’est plus seulement renversée : elle est dissoute, jusqu’à disparaître dans les couches invisibles d’une peinture.
À Saint-Denis, cet épisode ajoute une strate supplémentaire à l’histoire du lieu. Il rappelle que la basilique n’est pas seulement un espace de mémoire figée, mais un théâtre où se sont joués, jusque dans la chair et la matière, les bouleversements les plus radicaux de l’histoire de France.
VII. APRÈS LA RÉVOLUTION : RUINES, RESTAURATIONS ET RECOMPOSITIONS
Après la Révolution, sous le Consulat puis l’Empire, une première prise de conscience patrimoniale s’opère. Mais c’est surtout sous la Restauration (1815-1830) que l’on tente de réparer, au moins symboliquement, les destructions. En 1817, les fosses communes sont rouvertes. Les ossements retrouvés sont rassemblés et déposés dans un ossuaire, visible aujourd’hui dans la crypte.
Cette reconstitution ne permet pas de restituer les identités individuelles, mais elle marque une volonté nouvelle : celle de reconnaître Saint-Denis comme un lieu de mémoire nationale, au-delà des régimes politiques.
SAINT-DENIS APRÈS LE SACCAGE : UN MONUMENT EN SURSIS
Lorsque s’achève la période révolutionnaire, la basilique de Saint-Denis n’est plus que l’ombre d’elle-même. Dépouillée de ses tombeaux, privée d’une grande partie de ses vitraux, amputée de ses trésors, elle a perdu sa fonction symbolique première. Pendant un temps, elle est même menacée de destruction pure et simple.
Le bâtiment est sauvé de justesse, mais profondément fragilisé. Les fosses communes où ont été jetés les corps royaux sont comblées. Les gisants encore intacts sont déplacés, parfois vendus, parfois récupérés par des amateurs ou des institutions. Saint-Denis devient un lieu traumatisé, chargé d’une mémoire brisée.
NAPOLÉON 1ER ET LA TENTATIVE DE RÉHABILITATION
C’est Napoléon 1er qui, paradoxalement, amorce la réhabilitation du site. En 1805, devenu empereur, il ordonne la restauration de la basilique. S’il ne cherche pas à rétablir la nécropole monarchique dans sa forme ancienne, il comprend néanmoins la puissance symbolique du lieu.
Napoléon envisage un temps de faire de Saint-Denis une nécropole impériale, preuve que, malgré la rupture révolutionnaire, la logique de la mémoire dynastique reste profondément ancrée. Le projet ne verra pas le jour, mais l’empereur lance les premières campagnes de restauration et confie aux architectes le soin de stabiliser l’édifice.
C’est également sous son règne que les bâtiments de l’ancienne abbaye vont connaître une nouvelle destinée.
DE L’ABBAYE ROYALE À LA MAISON D’ÉDUCATION DE LA LÉGION D’HONNEUR
Il est essentiel de rappeler que la basilique n’était que l’église abbatiale d’un ensemble monastique considérable. Autour d’elle s’étendait une abbaye bénédictine puissante, dont les bâtiments occupaient une vaste emprise au sol, structurée autour de cours, de jardins, de cloîtres et de bâtiments conventuels.
Cette abbaye médiévale est profondément remaniée à l’époque moderne. Sous le règne de Louis XIV, les anciens bâtiments sont jugés obsolètes. À partir de 1701, l’abbaye est reconstruite dans un style classique par Robert de Cotte, premier architecte du roi, successeur de Jules Hardouin-Mansart.
Le chantier se poursuit tout au long du 18ᵉ siècle sous la direction de Charles Bonhomme, sur des plans attribués à Jacques et Ange-Jacques Gabriel, puis avec l’intervention de Charles de Wailly, qui crée notamment les deux bâtiments circulaires de la cour. L’ensemble, d’une grande cohérence architecturale, mêle classicisme, rocaille tardive et premiers accents néo-classiques. Le porche monumental, en forme d’arc de triomphe romain, sera ajouté ultérieurement. Aujourd’hui encore, ces bâtiments forment un ensemble exceptionnel.
NAPOLÉON ET LA NAISSANCE DES MAISONS D’ÉDUCATION DE LA LÉGION D’HONNEUR
En 1802, Napoléon Bonaparte crée la Légion d’Honneur, nouvel ordre destiné à récompenser le mérite civil et militaire. Très vite, il comprend qu’un tel ordre doit s’accompagner d’un projet éducatif et moral.
En 1805, il fonde les Maisons d’Éducation de la Légion d’Honneur (MELH), destinées à accueillir les filles de soldats et de décorés, souvent orphelines. L’ancienne abbaye de Saint-Denis devient l’un des sites majeurs de ce projet, placée sous l’autorité du Grand Chancelier de la Légion d’Honneur.
La première intendante de la maison est Madame Campan, ancienne gouvernante des enfants de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Femme d’expérience, elle établit un cadre éducatif exigeant, fondé sur la discipline, la modestie, l’instruction et la transmission des valeurs républicaines.
À l’origine, les MELH sont réparties sur quatre sites :
le château d’Écouen,
l’hôtel de Corberon à Paris,
le couvent des Loges à Saint-Germain-en-Laye,
et l’abbaye de Saint-Denis.
Aujourd’hui, l’enseignement est réparti entre Les Loges, pour le collège, et Saint-Denis, qui accueille lycée, classes préparatoires et BTS.
De la cour d’honneur au cloître – le plus grand cloître de France –, de la chapelle à la grille monumentale du grand escalier, la Maison d’Éducation de la Légion d’Honneur conserve un patrimoine architectural et historique remarquable, indissociable de l’histoire de la basilique elle-même.
VIII. LE 19ᵉ SIÈCLE : RECONSTRUIRE LA MÉMOIRE, RÉINVENTER LE MONUMENT
Entre l’époque napoléonienne et le 20ᵉ siècle, la basilique de Saint-Denis traverse un long 19ᵉ siècle décisif. C’est une période de recomposition, de débats patrimoniaux et de reconstructions parfois discutées, durant laquelle le monument cesse progressivement d’être un simple vestige meurtri pour devenir un lieu de mémoire nationale.
LA RESTAURATION MONARCHIQUE : RÉPARER SANS RÉTABLIR
Sous la Restauration (1814–1830), les Bourbons cherchent à réinscrire Saint-Denis dans l’histoire monarchique, sans pour autant rétablir l’Ancien Régime. En 1817, les fosses communes creusées après les profanations révolutionnaires sont rouvertes. Les ossements retrouvés sont rassemblés dans un ossuaire, visible aujourd’hui dans la crypte : un geste de réparation symbolique, les identités individuelles ayant été définitivement perdues.
Un autre acte fort marque cette période. Le 21 janvier 1815, date anniversaire de l’exécution de Louis XVI, les corps de Louis XVI et de Marie-Antoinette sont solennellement transférés depuis le cimetière de la Madeleine, à Paris - où sera plus tard élevée la chapelle expiatoire - jusqu’à la basilique de Saint-Denis. Ce retour tardif inscrit à nouveau les souverains exécutés dans la nécropole royale.
La basilique retrouve également, pour un temps, sa vocation funéraire dynastique. Louis XVIII, mort en 1824, choisit d’y être inhumé, devenant le dernier souverain français à reposer effectivement à Saint-Denis. Son inhumation marque une tentative de renouer avec la tradition monarchique, dans un contexte politique profondément transformé.
De nouveaux monuments sont alors commandés : cénotaphes, priants, statues commémoratives. Il ne s’agit plus de célébrer un pouvoir vivant, mais de reconstruire une mémoire monarchique compatible avec l’après-Révolution. Saint-Denis devient un lieu de réparation et de réécriture symbolique.
LOUIS-PHILIPPE ET LA NAISSANCE D’UNE HISTOIRE NATIONALE
Après la Révolution de 1830, le règne de Louis-Philippe marque un tournant. Roi « des Français » et non plus « de France », il inscrit le passé monarchique dans une histoire nationale plus large.
Sous son règne, la basilique n’est plus pensée seulement comme une nécropole dynastique, mais comme un monument historique. Cette approche s’inscrit dans un vaste mouvement patrimonial, dont le musée de l’Histoire de France à Versailles constitue un autre exemple emblématique. Saint-Denis devient alors un lieu où l’on raconte l’histoire de France dans toute sa complexité, y compris ses ruptures. Des restaurations sont menées, notamment sur les vitraux : certains accueillent, d’ailleurs, la figure du roi des Français !
RESTAURER ET INTERPRÉTER : LE CHANTIER DU 19ᵉ SIÈCLE
Le 19ᵉ siècle est aussi celui des grandes campagnes de restauration. Comme pour de nombreux édifices médiévaux, l’objectif est double : sauver un monument fragilisé et lui redonner une cohérence architecturale et esthétique.
Dans ce contexte, Eugène Viollet-le-Duc intervient sur la basilique, notamment sur la façade occidentale. En 1846, il est décidé de démonter la tour nord et sa flèche, fragilisées par la foudre et par d’importants désordres structurels. Cette décision, prise pour des raisons de sécurité, rompt durablement l’équilibre de la façade conçue par l’abbé Suger comme une façade harmonique à deux tours.
Les restaurations du 19ᵉ siècle oscillent ainsi entre étude archéologique et reconstitution idéalisée du Moyen Âge. Les vitraux sont largement recréés, certains décors repensés, et l’ordonnancement des tombeaux réorganisé afin de proposer un parcours plus lisible. Saint-Denis devient peu à peu un monument « compréhensible », où l’histoire est mise en scène autant qu’elle est conservée.
SAINT-DENIS ENTRE EMPIRE ET MÉMOIRE
Sous le Second Empire, la basilique conserve une forte charge symbolique. Napoléon III envisage un temps d’y être inhumé, dans la continuité des dynasties précédentes. Ce projet, révélateur du prestige persistant de la nécropole royale, ne verra jamais le jour. La chute du Second Empire en 1870 et l’exil de l’empereur mettent définitivement fin à cette ambition.
DU SANCTUAIRE ROYAL AU PATRIMOINE NATIONAL
Classée monument historique, étudiée par les historiens et visitée par les amateurs d’art et d’architecture, la basilique de Saint-Denis entre définitivement, au 19ᵉ siècle, dans l’ère du patrimoine national.
Elle n’est plus seulement l’église des rois ni uniquement un lieu de culte. Elle devient un espace de transmission, où se lisent les évolutions de l’art, du pouvoir et de la mémoire collective. C’est sur cet héritage recomposé - parfois idéalisé - que la basilique aborde le 20ᵉ siècle.
IX. LA BASILIQUE SAINT-DENIS AUX 20ᵉ ET 21ᵉ SIECLES : UNE CATHÉDRALE RETROUVÉE
En 1966, lors de la création du diocèse de Seine-Saint-Denis, l’ancienne abbatiale devient officiellement cathédrale. Ce changement de statut redonne au monument une place centrale dans la vie religieuse locale, tout en confirmant son importance nationale.
La basilique entre alors dans une nouvelle phase de son histoire, marquée par de vastes campagnes de restauration, la reconstitution partielle de son décor, et une réflexion approfondie sur sa présentation au public.
LA FLÈCHE DÉTRUITE, PUIS RENAISSANTE
La façade occidentale, conçue par Suger comme une façade harmonique à deux tours, a perdu sa symétrie au 19ᵉ siècle. La tour nord et sa flèche, d’abord frappée par la foudre en 1837, réparée, puis fragilisées par de nouvelles intempéries et des travaux, est démontée en 1846 par Eugène Viollet-le-Duc.
Longtemps considérée comme irréversible, cette perte est aujourd’hui en passe d’être réparée. Le chantier de reconstruction de la flèche, lancé en mars 2025, s’inscrit dans une démarche à la fois patrimoniale, scientifique et pédagogique. Il redonne à la basilique une silhouette plus proche de celle voulue par Suger, tout en faisant redécouvrir les savoir-faire des bâtisseurs médiévaux.
Plus d’information sur le site de la Basilique Saint-Denis.
X. VISITER LA BASILIQUE SAINT-DENIS AUJOURD’HUI
Visiter la basilique de Saint-Denis n’est pas une simple découverte architecturale. C’est une expérience de temps long, une immersion dans quinze siècles d’histoire, où chaque pas fait dialoguer foi, pouvoir, art et mémoire nationale. Contrairement à bien des monuments, ici, rien n’est anecdotique : chaque espace a une fonction, chaque œuvre un sens, chaque détail une histoire à raconter.
APPROCHER LA BASILIQUE : UNE FAÇADE CHARGÉE DE SYMBOLES
En arrivant sur le parvis, la façade occidentale s’impose par sa verticalité et sa solennité. Conçue par l’abbé Suger au 13ᵉ siècle, elle inaugure le modèle de la façade dite « harmonique », structurée en trois portails symbolisant la Trinité et correspondant aux trois nefs intérieures, encadrés par deux tours.
Le parapet crénelé rappelle la Jérusalem céleste, tandis que sur le portail central est représenté le Jugement Dernier. Le portail Sud évoque la communion de saint Rustique et saint Éleuthère, les compagnons de saint Denis, avant leur exécution. Les signes du zodiaque sont sculptés sur le portail Nord, dont le tympan dédié aux trois saints martyres date, lui du 19e siècle.
Aujourd’hui, une seule tour subsiste. La disparition de la tour nord et de sa flèche, démontées au 19ᵉ siècle, crée une asymétrie frappante. Pourtant, loin d’être un défaut, cette absence raconte à elle seule l’histoire mouvementée du monument. Et bientôt, avec la reconstruction en cours, cette façade retrouvera son équilibre originel.
LA NEF : LUMIÈRE, ÉLÉVATION ET SOLENNITÉ
Entrer à Saint-Denis c’est déjà changer d’échelle. Dès les premiers pas dans la nef, une impression domine : la lumière. Elle descend des grandes verrières hautes, se diffuse sur la pierre claire, glisse sur les volumes. L’espace paraît presque immatériel. C’est précisément l’effet recherché par Suger : conduire l’âme vers Dieu par la clarté et l’harmonie... et la verticalité !
La nef actuelle résulte des grands travaux du 13ᵉ siècle, qui viennent harmoniser l’édifice initial. Les piliers deviennent plus fins, les lignes plus verticales, les volumes plus cohérents. Le regard est naturellement attiré vers le chœur, comme aspiré par l’architecture.
C’est ici que l’on mesure pleinement l’influence de Saint-Denis sur les grandes cathédrales gothiques à venir.
La visite se prolonge naturellement vers les espaces où s’exprime le plus clairement la vocation mémorielle de la basilique : le transept, la crypte et le chevet. C’est ici que s’entrelacent architecture, sculpture, rites funéraires et histoire politique. Une mise en scène de monuments, gisants et autres sépultures repensée et organisée sous la Restauration à la demande de Louis XVIII (règne : 1814/15-1824).
LE TRANSEPT SUD : AFFIRMER LA CONTINUITÉ DYNASTIQUE
Le transept sud concentre plusieurs ensembles funéraires majeurs qui témoignent de la manière dont les rois de France ont utilisé Saint-Denis pour affirmer leur légitimité.
On y découvre notamment la commande de Saint Louis, composée de seize gisants réalisés vers 1263. En regroupant à Saint-Denis les souverains mérovingiens et carolingiens, le roi capétien affirme clairement sa filiation avec les dynasties fondatrices du royaume. Ces figures allongées, idéalisées, les yeux ouverts, donnent à voir une conception médiévale de la mort : non pas une fin, mais une attente de la résurrection.
Le transept sud permet aussi d’observer l’évolution de la sculpture funéraire au fil des siècles. Le gisant de Charles V le Sage (règne : 1364-1380), par exemple, est souvent considéré comme l’un des premiers véritables portraits funéraires de l’histoire médiévale : le visage n’est plus un type idéalisé, mais celui d’un individu reconnaissable, marqué par l’âge et la réflexion.
À proximité, le tombeau de François Ier, de Claude de France et de trois de leurs enfants constitue l’un des chefs-d’œuvre de la Renaissance française. Conçu comme un arc de triomphe inspiré de l’Antiquité, il associe marbre blanc et marbres colorés. Le roi, vainqueur de Marignan, y est représenté à la fois mort, nu et dépouillé à l’intérieur du monument, et vivant, agenouillé et en prière sur sa partie supérieure. Cette dualité exprime une nouvelle relation à la mort, nourrie par l’humanisme et la redécouverte des modèles antiques.
LA CRYPTE : AUX ORIGINES DU SANCTUAIRE
Depuis le transept sud, la visite se poursuit vers la crypte, véritable cœur historique de la basilique. Cet espace souterrain conserve les traces de la nécropole gallo-romaine puis mérovingienne, comme celle des premiers édifices, et permet de comprendre l’extrême ancienneté du lieu.
La crypte archéologique révèle ainsi les vestiges des constructions successives, depuis les premières sépultures gallo-romaines jusqu’aux aménagements mérovingiens, carolingiens et médiévaux. C’est aussi ici que se trouvaient les tombes des saints martyrs Denis, Rustique et Éleuthère, dont le culte est à l’origine du sanctuaire.
LA CRYPTE ARCHÉOLOGIQUE : LÀ OÙ L’ON TOUCHE LE “SITE ORIGINEL”
La crypte archéologique donne à voir les vestiges des premiers états du monument et rappelle l’extrême ancienneté de l’occupation funéraire du site. On comprend alors que Saint-Denis s’est développé sur un terrain déjà associé à la mort et à la mémoire, avant même de devenir sanctuaire chrétien puis abbaye et nécropole royale.
LE CAVEAU DES BOURBONS : LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE… ET UNE DERNIÈRE INHUMATION ROYALE
Autre moment marquant : le caveau des Bourbons, où reposent notamment Louis XVI et Marie-Antoinette, transférés sous la Restauration depuis le cimetière de la Madeleine à Paris (où se dresse aujourd’hui la chapelle Expiatoire)
Il y a là quelque chose de très puissant : le 21 janvier 1815, date anniversaire de la mort de Louis XVI, l’histoire est revenue à Saint-Denis, comme si la monarchie, même renversée, cherchait encore sa place dans ce « cimetière des rois ». La tradition funéraire royale renaît alors dans un geste tardif de réparation et de réinscription symbolique. Louis XVIII (règne : 1814/15-1824), est également inhumé ici, tandis que Charles X (règne : 1824-1830), que la sépulture semble encore attendre, est l’un des seuls rois, avec Louis XI (inhumé à la basilique Notre-Dame de Cléry-Saint-André), à ne pas être à Saint-Denis. Mort en exil en 1836, il repose dans un monastère de l'actuelle Slovénie – les projets de rapatriement n’ont jamais aboutis.
LA CRYPTE DE SUGER: SCULPTURES, CHAPITEAUX… ET L’ART DE RACONTER EN PIERRE
On passe ensuite dans ce que l’on appelle souvent la crypte de Suger (ou, plus précisément, le déambulatoire et les chapelles basses associées aux grandes transformations médiévales). Ici, la basilique n’est plus seulement « tombeau » : elle devient discours. Les chapiteaux sculptés retiennent l’attention : ils ne sont pas de simples ornements, mais des supports de narration et de méditation, où l’on croise notamment des scènes liées à la vie monastique et à saint Benoît. On est dans l’ADN de Saint-Denis : une abbaye, un pouvoir, et une mise en scène du sacré pensée pour frapper les yeux autant que l’esprit.
Dans l’une des chapelles de cette crypte, témoin des premiers siècles de la royauté franque, se trouve le sarcophage de la reine mérovingienne Arégonde, épouse de Clotaire 1er. Sa sépulture rappelle que Saint-Denis n’est pas devenue « nécropole des rois » d’un coup, mais par sédimentation, par proximité progressive avec le saint, puis par habitude dynastique. Ici, la monarchie n’est pas encore celle des fastes capétiens, elle est plus brute, plus proche, presque archéologique.
LA CHAPELLE DES BOURBONS : MÉMOIRE DYNASTIQUE… ET LE CŒUR DE LOUIS XVII
Plus loin, dans la chapelle des Bourbons, le regard est attiré par les cénotaphes (ces monuments funéraires « sans corps ») dédiés à la dynastie des derniers rois régnants, réalisés au 19e siècle – parmi lesquels Louis XIV et Henri IV. Cette chapelle s’inscrit dans une logique très 19ᵉ : réparer, reconstituer, redonner une lisibilité à une nécropole ravagée par la Révolution. Ici, on comprend aussi que, même après 1793, Saint-Denis reste un lieu de mémoire où chaque régime tente d’écrire sa propre page.
Cette chapelle abrite également un élément particulièrement troublant par sa charge symbolique : le cœur de Louis XVII. Derrière ce fragment d’histoire se cache un destin presque romanesque. Mort enfant à la prison du Temple le 8 juin 1795, Louis-Charles de France (1785-1795), le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette n’a pas connu de funérailles royales. Son cœur, prélevé lors de l’autopsie selon une pratique médicale alors courante, a été conservé et a traversé le temps au gré des transmissions et des exils. À la fin du 20ᵉ siècle, des analyses génétiques (ADN mitochondrial) ont été conduites pour vérifier l’attribution de ce cœur : elles ont conclu à une compatibilité avec la lignée maternelle de Marie-Antoinette, renforçant l’identification communément retenue aujourd’hui.
LA SIMPLICITÉ DES CERCUEILS BOURBONIENS : UNE AUTRE IDÉE DE LA MORT ROYALE
Adjacente à la chapelle des Bourbons, la chapelle des Princes accueille les sépultures de princes et de princesses inhumés après la Révolution, à l’image des filles de Louis XV, Madame Adélaïde (1732–1800) et Madame Victoire (1733–1799). Ici, un détail frappe immédiatement le visiteur: les cercueils, simplement posés sur des tréteaux, sans décor ni monumentalité apparente.
Cette sobriété offre un aperçu saisissant des pratiques funéraires sous l’Ancien Régime, et plus particulièrement sous les règnes des Bourbons. Contrairement aux fastueux tombeaux de la Renaissance, conçus comme de véritables monuments à la gloire des souverains, les sépultures bourboniennes renoncent volontairement à toute ostentation. Dans le caveau des Bourbons, tel qu’il existait au 18ᵉ siècle à Saint-Denis, les cercueils sont simples, en bois puis en plomb, reposant sur des tréteaux de fer. Les éléments prélevés lors de l’embaumement - cœur, entrailles - étaient conservés séparément dans des urnes.
Ce choix n’est ni anodin ni dicté par des considérations matérielles. Il reflète une évolution profonde de la conception de la mort royale à partir du 17ᵉ siècle, fortement influencée par la spiritualité de la Contre-Réforme catholique. Le roi, sacré et glorifié de son vivant, redevient dans la mort un simple chrétien face à Dieu. La grandeur ne s’exprime plus dans la pierre du tombeau, mais dans le rituel, le cérémonial funéraire et la mémoire dynastique.
À Saint-Denis, cette austérité assumée porte un message fort: dans la mort, tous les rois sont égaux. Là où la Renaissance exaltait l’individu et la gloire personnelle, la monarchie bourbonienne privilégie la continuité de la lignée. La puissance n’est plus celle du monument isolé, mais celle d’une dynastie inscrite dans le temps long.
L’OSSUAIRE DES ROIS : LA MÉMOIRE IMPOSSIBLE DE 1793
Enfin, côté Nord, l’ossuaire des rois rassemble les ossements exhumés après les profanations révolutionnaires puis réunis sous Louis XVIII (règne : 1814/15-1824). C’est une mémoire sans noms, une mémoire recomposée, qui dit à la fois la violence de la rupture… et l’impossibilité de revenir en arrière. On se tient devant ce que l’histoire a mélangé à jamais : le contraire exact de la mise en scène dynastique pensée au Moyen Âge.
LE CHEVET DE L’ABBÉ SUGER : LA LUMIÈRE DU PREMIER GOTHIQUE
On arrive ensuite dans ce qui est, historiquement et symboliquement, l’un des cœurs battants de Saint-Denis : le chevet reconstruit au 12ᵉ siècle entre 1140 et 1144, sous l’impulsion de l’abbé Suger. Les parties hautes rebâties au 13e siècle, accueillait les reliques des saints. Ici, la basilique devient laboratoire, et on comprend ce que veut dire « berceau de l’art gothique » : l’espace paraît se fluidifier, les murs disparaissent, et la lumière devient centrale. On peut observer certains des vitraux les plus anciens, datés du 13e.
DÉAMBULATOIRE ET CHAPELLES RAYONNANTES
Le chevet se lit comme un parcours : un déambulatoire qui entraîne le visiteur, et des chapelles rayonnantes qui s’enchaînent presque sans cloisonnement. Suger recherche une continuité visuelle. Les surfaces vitrées donnent l’impression d’un mur de lumière : une manière de matérialiser, par l’architecture, le lien entre la clarté et le divin.
Saint-Denis est un lieu clé pour comprendre le vitrail comme art narratif et théologique. Suger met en place un véritable programme, où les scènes dialoguent, où l’Ancien et le Nouveau Testament se répondent, et où la lumière devient un outil de pensée. Il ne reste aujourd’hui que des fragments (notamment une partie de cinq verrières mentionnée dans la documentation de visite), préservés, restaurés, remontés — mais ils suffisent à faire sentir l’ambition initiale : transformer l’église en “temple de lumière”.
LES ROIS ET REINES MÉROVINGIENS : CLOVIS, CHILDEBERT, FRÉDEGONDE… RAMENÉS À SAINT-DENIS
Dans ce secteur, on croise aussi des gisants mérovingiens (notamment Clovis et Childebert, ainsi que Frédégonde dans le corpus mentionné par les documents de visite), replacés ici au 19ᵉ siècle et initialement inhumés dans diverses églises parisiennes. Mais même quand les œuvres ont été déplacées et recomposées, l’idée reste identique : Saint-Denis doit raconter une continuité, rassembler les origines, tenir l’histoire de France en un seul lieu.
DEUX TOMBEAUX METALLIQUES RARISSIMES : LES ENFANTS DE SAINT LOUIS
Ici, deux monuments attirent particulièrement l’attention: des tombeaux métalliques, rares survivants d’un patrimoine fragile. Ils représentent deux enfants de Saint Louis morts en bas âge. Au milieu des grands récits dynastiques, la basilique rappelle aussi l’expérience universelle : la fragilité, la perte, la mort qui n’épargne pas même le sommet du pouvoir.
LE TRANSEPT NORD : VITRAUX, LUMIÈRE ET TOMBEAUX
En remontant vers le transept nord, on retrouve l’élévation, la verticalité… et surtout la lumière. Ici, elle n’est jamais un simple effet décoratif, elle fait partie du langage gothique, de cette volonté d’approcher le divin par l’éclat, la couleur et la hauteur.
LES ROSACES ET LES VITRAUX DES PARTIES HAUTES : UN CIEL RECONSTRUIT
Les vitraux des parties hautes, et notamment les deux rosaces, attirent immédiatement le regard. Beaucoup datent de campagnes de restitution et de création du 19ᵉ siècle, mises en place après les grandes destructions (la Révolution ayant notamment entraîné la récupération du plomb des verrières).
LE TOMBEAU DE LOUIS XII ET D’ANNE DE BRETAGNE
Le tombeau de Louis XII et d’Anne de Bretagne est l’une des œuvres qui frappent le plus les visiteurs, parce qu’il juxtapose deux visions de l’être humain. À l’intérieur, dans la partie basse, les souverains apparaissent en transis : corps nus, morts, décharnés, rendus avec un réalisme saisissant.
Au-dessus, ils sont représentés « vivants », agenouillés en prière, comme s’ils avaient déjà basculé du temps terrestre vers l’espérance du salut. Ce contraste, brutal et théologique, résume à lui seul une évolution majeure de l’art funéraire à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance.
HENRI II ET CATHERINE DE MÉDICIS : UN MONUMENT FUNÉRAIRE RENAISSANCE
À proximité, le tombeau d’Henri II et Catherine de Médicis permet de changer encore d’époque et de vocabulaire esthétique : on est pleinement dans la Renaissance, dans une monumentalité construite, pensée, « architecturée ».
Le monument, réalisé au 16ᵉ siècle, s’inscrit dans un dialogue avec les pratiques italiennes (goût de l’Antique, mise en scène, richesse des matériaux), tout en conservant une gravité très française dans la représentation du pouvoir et de la mort.
LE TOMBEAU DE DAGOBERT: REVENIR AU « PREMIER ROI DE SAINT-DENIS »
Autre point d’arrêt essentiel : Dagobert 1er (vers 600-639). Son tombeau rappelle que, bien avant les Capétiens et l’habitude « systématique » des inhumations, Saint-Denis s’ancre déjà comme lieu royal dès le 7ᵉ siècle.
À propos de Dagobert 1er : serait-ce lui le « Bon roi Dagobert » de la célèbre chanson ? En réalité, ce chant traditionnel n’a rien d’un témoignage fidèle sur le roi mérovingien enterré à Saint-Denis, ni sur son conseiller, l’évêque de Noyon, saint Éloi (vers 588-660) : c’est au contraire une chanson satirique, anti-royaliste et anticatholique, écrite vers 1787 et popularisée pendant la période révolutionnaire.
Elle reprend un air plus ancien et accumule des couplets au fil du temps pour tourner la monarchie en ridicule, en visant d’abord Louis XVI (présenté comme indécis, maladroit, voire «glouton»), tout en contournant la censure grâce au détour par un souverain du passé. Dagobert y est volontairement caricaturé en «roi fainéant» - un stéréotype pratique mais historiquement faux - et saint Éloi sert aussi de cible, en incarnant une Église perçue comme cautionnant le pouvoir. Devenue ensuite un air de contestation plus large, la chanson a été réutilisée contre plusieurs régimes, avant de se transformer, avec le temps, en chanson enfantine très connue.
LA CHAPELLE SAINT-LOUIS : ORIFLAMME, « MONTJOIE ! » ET DERNIERS GESTES DE LA MONARCHIE
On termine la visite par un espace où la basilique redevient explicitement politique : la chapelle Saint-Louis, où la mémoire royale se lit presque comme un blason.
L’ORIFLAMME : L’ÉTENDARD SACRÉ DE SAINT-DENIS
On y voit une copie de l’oriflamme, l’étendard associé à Saint-Denis et porté par les armées royales en temps de guerre. L’objet renvoie à toute une symbolique : le roi, la guerre, la protection sacrée, et l’idée que la monarchie combat « sous » un signe qui la dépasse. C’est aussi là que résonne un cri resté célèbre, « Montjoie ! Saint-Denis ! », qui condense l’imaginaire monarchique : ralliement, sacralité, royaume.
Cette oriflamme rappelle aussi que c’est à Saint-Denis qu’étaient conservés les regalia, ces insignes du pouvoir monarchique employés lors des sacres des Rois de France, tels que les couronnes, les sceptres ou encore la main de Justice.
LES PRIANTS DE LOUIS XVI ET MARIE-ANTOINETTE : LA RESTAURATION EN STATUES
Dernier arrêt, et non des moindres : les priants de Louis XVI et de Marie-Antoinette, commandés en 1816, sous la Restauration, par Louis XVIII à Edme Gaulle et Pierre Petitot, et achevés vers 1830. Ces sculptures ne sont pas seulement des œuvres, elles sont un geste politique. Après l’exécution, après la profanation, après la rupture, la monarchie restaurée – portée par les frères de Louis XVI, Louis XVIII & Charles X - tente une dernière fois d’inscrire ses morts dans le grand récit de Saint-Denis : non plus comme puissance régnante, mais comme mémoire à réhabiliter.
MON AVIS
La basilique de Saint-Denis est une visite marquante, à la fois impressionnante et émouvante. Les tombeaux royaux et la crypte donnent une vraie profondeur à l’histoire de France, loin des clichés. On ne vient pas ici pour un décor spectaculaire au sens classique, mais pour ressentir l’épaisseur de l’histoire. Très vite, on comprend que ce lieu n’est pas une simple église : c’est un monument où se croisent foi, pouvoir et mémoire.
Pourquoi visiter la basilique cathédrale de Saint-Denis ?
Parce que c’est la nécropole des rois de France, unique en Europe
Parce que c’est le lieu de naissance de l’art gothique, avant Notre-Dame ou Chartres
Pour voir des tombeaux exceptionnels, du Moyen Âge à la Renaissance
Pour comprendre comment la monarchie s’est construite… et effondrée
Et pour découvrir un monument majeur, souvent moins fréquenté que les grands sites parisiens
INFORMATIONS PRATIQUES
Quoi ? La basilique cathédrale de Saint-Denis, nécropole des rois de France et berceau de l’art gothique.
Où ? 1, rue de la Légion d’honneur - 93200 Saint-Denis
Accès?
Métro : ligne 13 – Basilique de Saint-Denis
Tramway : T1 – Basilique de Saint-Denis
Bus : plusieurs lignes desservent le centre-ville
RER D : Saint-Denis, puis correspondance
Quand ? Ouverte tous les jours :
d’avril à septembre : environ 10h – 18h15
d’octobre à mars : environ 10h – 17h15
Combien ?
Plein tarif : 11 €
Tarif réduit : environ 9 €
Gratuit pour les moins de 26 ans ressortissants de l’Union européenne, et pour tous, le premier dimanche du mois ; et pour les détenteurs de la carte Passion Monuments du Centre des monuments nationaux (Cmn).
Plus d’informations sur le site de la Basilique Saint-Denis.
SOURCES
Visite guidée de la Basilique Saint-Denis
Dépliant de visite remis à l’accueil de la Basilique Saint-Denis
« La Basilique Saint-Denis », collection Itinéraires aux éditions du Patrimoine.
Site de la Basilique Saint-Denis


























































































































































































































































































































































































































































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