« L’ÉCOLE DE PARIS. COLLECTION MAREK ROEFLER » AU MUSÉE DE MONTMARTRE
- Igor Robinet-Slansky

- 7 déc. 2025
- 7 min de lecture

Au détour de la rue Cortot, le musée de Montmartre invite cet automne à redécouvrir l’esprit des artistes venus chercher à Paris une terre d’accueil et d’inspiration. Dans cette maison-atelier où sont passés Auguste Renoir, Suzanne Valadon, Émile Bernard ou Maurice Utrillo, l’exposition «L’École de Paris. Collection Marek Roefler» - du 17 octobre 2025 au 15 février 2026 - rend hommage à une autre génération d’artistes - étrangers pour la plupart - qui, au début du 20ᵉ siècle, firent de Paris leur terre d’accueil, et de Montmartre et Montparnasse leur foyer d’inspiration et de création.
Peintures, sculptures et dessins y retracent la trajectoire de ces artistes – venus de Pologne, de Russie, d’Italie, du Japon ou encore d’Amérique – qui ont trouvé dans la capitale française un langage commun : celui d’une modernité libre, une quête d’universalité nourrie par la diversité des origines et la force du collectif.
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Présentée pour la première fois en France, cette collection privée du Polonais Marek Roefler, conservée à la Villa La Fleur près de Varsovie, réunit plus d’une centaine d’œuvres signées Foujita, Soutine, Modigliani, Lempicka, Kisling, Orloff, Zadkine mais aussi des figures moins connues, telles que Mela Muter, Maurice Mendjizky, Henri Hayden, Alice Halicka ou Boleslas Biegas.
En réunissant leurs œuvres là même où s’écrivait l’histoire des avant-gardes, le musée de Montmartre met en lumière un pan essentiel de la modernité : celui d’une École de Paris cosmopolite, inventive et profondément humaine.
L’ÉCOLE DE PARIS : UNE FRATERNITÉ D’ARTISTES VENUS D’AILLEURS
Le terme « École de Paris » apparaît dans les années 1920, au moment où les milieux artistiques s’interrogent sur la place des étrangers dans la capitale. D’abord polémique, né d’une «querelle des étrangers» (séparation par les critiques d’art entre les « anciens » artistes étrangers, bien ancrés à Paris, et les nouveaux arrivés dans ces années-là), ce nom est repris par le critique André Warnod qui, au contraire, en fait un symbole d’ouverture. Pour lui, cette « école » n’a rien d’académique : elle désigne une communauté d’artistes venus d’horizons divers, unis par leur soif de liberté et leur attachement à Paris.
Henri Hayden, Les Joueurs d'échecs, 1913 Paris Montparnasse n°3, 15 avril 1929
Dès la première décennie du 20ᵉ siècle, peintres, sculpteurs et écrivains affluent dans la capitale : Chagall, Modigliani, Soutine, Zadkine, Orloff, Halicka, Hayden, Kisling… Tous cherchent un lieu où créer sans entrave. Paris, avec ses musées, ses cafés, ses galeries et ses ateliers, devient leur port d’attache. D’abord Montmartre, puis Montparnasse : deux pôles d’effervescence, d’expérimentation et de fraternité.
L’École de Paris n’est pas un mouvement homogène. Elle rassemble des courants multiples - cubisme, expressionnisme, fauvisme, symbolisme - et autant de parcours individuels marqués par l’exil, la pauvreté ou la guerre. Mais tous partagent une conviction : faire de l’art un langage universel.
L’exposition du musée de Montmartre rappelle combien ces artistes ont renouvelé les formes, inventé des styles et fait de Paris le cœur battant de la modernité. Comme le souligne le collectionneur Marek Roefler, « la force de ce groupe réside dans son caractère multilingue, multiculturel, riche de parcours de vie et de création tout à fait singuliers ».
L’EXPOSITION AU MUSÉE DE MONTMARTRE : LA COLLECTION MAREK ROEFLER
Né à Varsovie en 1952, Marek Roefler réunit depuis plus de trente ans un ensemble unique d’œuvres issues de l’École de Paris. Passionné par cette génération d’artistes polonais et européens partis créer à Paris entre 1900 et 1940, il ouvre en 2010 la Villa La Fleur, à Konstancin-Jeziorna, près de Varsovie. Ce musée privé, installé dans une élégante villa du début du 20ᵉ siècle, abrite aujourd’hui plusieurs centaines d’œuvres et accueille de nombreuses expositions monographiques : Halicka, Muter, Epstein, Kisling, Lempicka…
L’exposition présentée à Montmartre est la première à sortir des murs de la Villa La Fleur. Elle rassemble un choix d’œuvres emblématiques retraçant l’esprit et la diversité de cette « école » cosmopolite.
Villa La Fleur
De Tamara de Lempicka à Moïse Kisling, de Soutine à Biegas, de Halicka à Mela Muter, les visages, les corps, les paysages et les symboles composent une fresque foisonnante de la modernité. Montmartre devient ici le fil conducteur : c’est là que tout a commencé. Le Bateau-Lavoir, la rue Cortot, la Cité Falguière… tous ces lieux d’ateliers et de bohème résonnent à nouveau sous les cimaises du musée.
LE PARCOURS DE L’EXPOSITION
L’exposition s’articule en une dizaine de sections, qui suivent les grandes thématiques de cette aventure artistique et humaine.
LES VISAGES DE L’ÉCOLE DE PARIS
Après une présentation de Marerk Roefler et une introduction à l’Ecole de Paris, la première salle réunit les portraits de ceux qui ont façonné le mouvement. On y croise Kiki de Montparnasse peinte par Maurice Mendjizky, encore jeune femme avant de devenir la muse mythique des années 1920. Autour d’elle, des visages d’artistes, de modèles et d’amis : une mosaïque d’âmes venues d’ailleurs.
Ladislas Slewinski, 1910, Jadgiwa Rybarska paul guillaume par maurice mendjisky Lutfka Pink, 1940, par ZAWADO Sigmund Joseph Menkes, autoportrait 1930-35 Boslaw Lesmian, 1905, par Eugene Zak Renée Kisling, 1911, par Moîse Kisling Moïse Kisling, autoportrait 1920 Mela Muter, autoportrait, 1911 Tsuguharu Foujita, vers 1914, par Sacha Zaliouk Chaïm Soutine, 1926, par Kiki de Montparnasse Toshio Bando, autoportrait 1928 Tête de Femme par Joseph Csaky, 1924
Cette galerie de portraits traduit la solidarité d’un groupe où chacun soutient l’autre, dans une communauté d’esprit et de création. Apollinaire, Cocteau, Léopold Zborowski ou Paul Guillaume font partie de ceux qui encouragent ces talents venus d’horizons divers.
MONTMARTRE ET MONTPARNASSE : CŒURS BATTANTS DE L’ART MODERNE
Le parcours se poursuit à travers les deux pôles qui ont façonné l’art moderne. Montmartre, avec le Bateau-Lavoir, fut le premier creuset. Puis Montparnasse, plus abordable et plus libre après 1914, devient le nouveau centre.
Moïse Kisling, Temples Héroïques, 1929 Henri Hayden: Vue depuis l'atelier de l'artiste sur el carrefour Vavin, 1931 Isaac Antcher, Montmartre, 1925-30 Le Café du Dôme à Montparnasse, 1930, David Garfinkiel
Cafés, académies, ateliers et cités d’artistes forment un véritable laboratoire où les idées circulent et les amitiés se tissent. Les œuvres exposées, de Marevna à Kisling, évoquent ces lieux mythiques où se sont inventées les avant-gardes.
DANS L’INTIMITÉ DE L’ATELIER : LE MODÈLE À L’ŒUVRE
Cette section nous plonge dans les ateliers – ces lieux d’apprentissage, de bohème et de liberté. L’atelier de Kisling, rue Joseph-Bara, était un foyer d’effervescence où Modigliani, Kiki et tant d’autres posaient, peignaient, débattaient. On y perçoit l’atmosphère d’une époque où l’art et la vie se confondaient.
Jules Pascin, Les Nus allongés, 1927 Maurice endjizky, Kiki de Montparnasse, 1921 Maurice Mendjizky, Kiki de Montparnasse, 1921 Moïse Kisling, Nu allongé, Kiki de Montparnasse, 1925 Alice Halicka, Marcoussis dans son atelier, 1924 Tamara de Lempicka, Coin d'atelier, vers 1924 Tsuguharu Foujita, Kiki de Montparnasse, 1928 Jospeh Pankiewicz, Femme nue lisant, 1915
Le Nu allongé de Kiki de Montparnasse (1925) de Kisling, présenté dans l’exposition, en est l’un des emblèmes : sensualité, modernité, et liberté du regard.
LA FABRIQUE D’UNE MODERNITÉ PLURIELLE
Cette partie explore les filiations artistiques, les influences et les réinventions.
À L’ÉCOLE DES MAÎTRES
À Paris, les artistes étrangers découvrent un patrimoine foisonnant : du Louvre aux musées d’art moderne, tout nourrit leur inspiration. Sous l’influence de Cézanne, Gauguin ou Renoir, ils élaborent leurs propres langages.
Ossip Zadkine, Van Gigh marchand à travers champs, 1956 Abraham Weinbaum, Nature morte aux fruits, 1920 Maurice Mendjizky, Paysage de Saint-Jeannet, 1923 Henru Hayden, Le Pouldu, Les Moisonneurs, 1910 Ladislas Slewinski, Les Rochers, 1910-11
La Nature morte aux fruits d’Abraham Weinbaum illustre cet équilibre entre structure et émotion : hommage discret à Cézanne, mais aussi affirmation d’une sensibilité nouvelle.
REPENSER LA FIGURE ET L’ESPACE
Le cubisme de Picasso et Braque inspire toute une génération. Henri Hayden, Louis Marcoussis ou Jean Lambert-Rucki s’emparent de cette grammaire géométrique pour créer une modernité plus libre, plus personnelle. L’exposition souligne l’importance des galeries parisiennes, notamment celle de Léonce Rosenberg, qui soutiennent ces expérimentations audacieuses.
Manuel Ortiz de Zarate, Composition cubique à la Pipe, 1916 Louis Marcoussis, Soleil Couchant, 1920 Léopold Survage, Paysage aux poires, 1919-20 Serge Férat, Arlequin à la guitare, 1913-15
DIVERSITÉ DES FORMES, SINGULARITÉ DES GESTES
Aucune école ne résume mieux la diversité stylistique que celle de Paris. Les œuvres d’Alice Halicka ou de Serge Férat en témoignent : collages, fixés sous verre, techniques mixtes. Le symbolisme de Boleslas Biegas, avec ses « portraits sphériques » fascinants, complète ce panorama d’expérimentations.
George Ascher, Petite fille derrière une table, 1925 Tamara de Lempicka, portrait de femme, 1924 Michel Kikoïne, Fleurs et nature morte à la mandoline, 1910-15 Boleslas Biegas, Mélancolie, 1920
Dans les jardins du musée, on découvre d’ailleurs une sculpture de Biegas, Frédéric Chopin, la harpe de l’inspiration (1908), installée en écho à son univers mystique.
FIGURES CLASSIQUES, REGARDS MODERNES
Dans l’entre-deux-guerres, beaucoup d’artistes reviennent à l’ordre, réinterprétant les canons classiques. La monumentalité de Tamara de Lempicka, la rigueur d’Eugène Zak ou la mélancolie symboliste de Biegas incarnent ce dialogue entre tradition et modernité.
Tamara de Lempicka, Jeune homme au livre, 1954 xawery Dunikowski, Madone, 1911 Roman Kramsztyk, Vénus à Lesbos, vers 1919 Engène Zak, Portrait de femme bretonne, 1911 Louis Marcoussis, La Grappe de raisins, 1926 Alice Halicka, Romances capitonnées, Pêcheur napolitain, 1924 Jean Lambert-Rucki, Femme au disque (1930), Les Flâneurs (1923), Noctambules (1925)
L’exposition met en lumière cette recherche d’équilibre, entre héritage antique et invention formelle.
IDENTITÉS ET DÉRACINEMENT : CRÉATIONS EN EXIL
Cette section, l’une des plus fortes, aborde le thème du déracinement et de la mémoire.
REGARDS SUR LA FAMILLE, PORTRAITS D’APPARTENANCE
Pour beaucoup d’artistes, peindre la famille, c’est affirmer son identité. Les femmes - Mela Muter, Alice Halicka, Chana Orloff - y occupent une place centrale, souvent en résistance face aux conventions.
Henri Epstein, Deux femmes à l'oiseau, 1916 Joseph Pressmane, La Famille, 1936-37 Mela Muter, Maternité, 1924 Moïse Kisling, Zouche et Lois Tas, 1930 Jacques Gotko, Paternité, 1931 Tamara de Lempicka, Mère et enfant, 1922 Chana Orloff, Maternité, 1917
La Maternité de Mela Muter, peinte après la mort de son fils, bouleverse par sa gravité : une mère sculpturale, symbole de douleur et de persévérance, comme une Pietà moderne.
UN MONDE, MILLE VOIX : RACINES EN RÉSONANCE
Les artistes de l’École de Paris ne cessent de questionner leurs racines. Le Guitariste de Mela Muter, perdu dans la foule, symbolise l’artiste solitaire au milieu du tumulte du monde. Peinte dans les années 1930, l’œuvre préfigure les tempêtes politiques à venir et la fragilité de l’espoir.
Tamara de Lempicka Mela Muter, Guitariste, 1930 Léopold Gottlieb, récolte agricole, années 1920 Tamara de Lempicka, Danseuse russe, 1924
MÉMOIRES D’EXIL : JUDAÏCITÉ ET ART MODERNE
Cette partie rend hommage aux artistes juifs de l’École de Paris, souvent persécutés ou exilés. Le Famille pendant le Shabbat de Nathan Grunsweigh (1923) exprime avec délicatesse la spiritualité quotidienne, la chaleur domestique et la persistance des traditions malgré l’exil.
Nathalie Kraemer, portrait de famille, années 1930 Stanislas Eleszkiewicz, La Théière ou le porteur d'eau
À travers ces œuvres, l’exposition évoque l’histoire brisée d’une génération, entre aspiration à la liberté et tragédies du siècle.
AU-DELÀ DE PARIS : HORIZONS ET VOYAGES
TERRES D’ACCUEIL, TERRES D’INSPIRATION
Si Paris fut leur foyer, les artistes de l’École de Paris ont trouvé ailleurs d’autres lumières : Provence, Bretagne, Méditerranée.
Simon Mondzain, Paysage au drapeau français, 1914 Henri Hayden, Cirque de cassis, 1921 Moïse Kisling, Céret, vue sur le Canigou, 1913 Chaïm Soutine, La Route des grands prés à Chartres, 1935
Dans Crique de Cassis (1921), Henri Hayden abandonne les rigueurs du cubisme pour une peinture plus libre, baignée de lumière et de lyrisme.
LE SENTIMENT OCÉANIQUE : ESPOIRS ET HORIZONS INTÉRIEURS
Dernière étape du parcours : l’art comme refuge. Face à la crise des années 1930 et à la montée des totalitarismes, ces artistes explorent une spiritualité universelle, un apaisement dans la couleur et la forme.
Eugène Zak, Meunier, 1919 Louis Marcoussis, Paysage de Kérity, 1927 Joseph Hecht, Jungle, 1925 Hélène D'Oettingen, dite François Angiboult, Bouquet Michel Kikoïne, Les Fortifications, Issy les Moulineaux, 1918-1920 Tamara de Lempicka, Composition abstraite en bleu, 1963
Le Bouquet d’Hélène d’Oettingen, présenté en conclusion, symbolise cette paix retrouvée, cet élan de beauté malgré la noirceur du monde.
MON AVIS
Cette exposition est bien plus qu’une rétrospective : c’est une traversée humaine et artistique. On y sent la force du collectif et la singularité des destins, l’espoir d’un monde ouvert et la mélancolie de l’exil.
La scénographie du musée de Montmartre, sobre et lumineuse, accompagne le visiteur dans un voyage qui relie Montmartre à Montparnasse, la Pologne à Paris, l’intime à l’universel. Le dialogue entre les œuvres, les visages, les symboles et les récits rend hommage à cette diversité qui a façonné l’art moderne.
En quittant les salles, on repense à cette phrase de Marek Roefler : « Paris les a inspirés, et ils ont su, en retour, nourrir la ville de leur art. »
Un siècle plus tard, le musée de Montmartre célèbre cette fécondité artistique avec justesse et émotion. Une exposition à découvrir pour comprendre comment la rencontre des cultures a façonné la modernité.
INFORMATIONS PRATIQUES
Quoi ? « L’École de Paris. Collection Marek Roefler »
Quand ? Du 17 octobre 2025 au 15 février 2026
Ouvert tous les jours :
De 10h à 18h (octobre à février)
De 10h à 19h (mars à septembre)
Où ? Musée de Montmartre & Jardins Renoir
12, rue Cortot, 75018 Paris
Combien ? Plein tarif : 15 € / Tarifs réduits : de 8 à 12 €
Gratuit pour les moins de 10 ans
Accès ? Métro Lamarck-Caulaincourt (ligne 12) ou Anvers (ligne 2)
Bus : 40 ou 80
Plus d’informations sur le site du musée de Montmartre.




A wonderful glimpse into the artists and creative spirit of Montmartre. The blend of history and art feels inspiring, almost like drifting through colorful space waves of imagination and culture. Thanks for sharing this fascinating story!