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EXPOSITION: «LA MUSIQUE DANS LES CAMPS NAZIS» AU MÉMORIAL DE LA SHOAH


«La musique dans les camps nazis». Voilà des mots qui peuvent sembler antinomiques, tant les horreurs perpétrées par l’Allemagne nazie -parmi les pires cruautés que l’Histoire humaine ait connues- nous apparaissent incompatibles avec l’idée de plaisir et d’harmonie qu’évoquent la mélodie des notes et l’humanité des chants. Et pourtant, c’est bien le nom de l’exposition très instructive actuellement organisée au Mémorial de la Shoah, à Paris, jusqu’au 25 février 2024.

Pourquoi ce thème qui peut surprendre? En réalité, peu de gens le savent, et on en parle peu voire pas dans nos livres d’Histoire -les témoignages et documents sont rares-, mais la musique a joué un rôle bien plus important qu’on ne le croit dans l’organisation terriblement rigoureuse des camps nazis, des premiers camps de concentration et de travail créés en 1933, au camps de la mort qui ont fonctionné jusqu’à la fin de la Second Guerre Mondiale en 1945, servant la solution finale nazie: l’élimination pure et simple du peuple juif mais aussi des «parias» de la société (étrangers, opposants politiques, homosexuels, handicapés…).


Le chant des instruments et des hommes a ainsi raisonné quasi quotidiennement de manière officielle ou parfois officieuse, servant une diversité d’objectifs, et rythmant les différentes tâches et les moments de la journée des détenus comme des bourreaux.


Il faut d’abord savoir que la musique est au cœur du IIIe Reich qui veut rassembler la «communauté du peuple» (Volksgemeinschaft) autour d’une même culture commune à la «race aryenne». Elle va donc être présente dès l’accession d’Hitler au pouvoir en 1933, lorsque les premiers camps de concentration sont créés pour emprisonner les opposants ou dissidents du régime. La fonction de la musique est alors purement disciplinaire. Naissent ainsi des orchestres de camps (Lagerkapellen), formés par les commandants SS (Schutzstaffel, soit «escadron de protection») qui auditionnent les détenus dès leur arrivée pour identifier les éventuels musiciens.

Le but premier de cette musique de camp est de rythmer les temps forts de la journée: le départ et le retour du travail, l’appel des détenus, ou encore les punitions et exécutions. Elle servira aussi le prestige des commandants lors des visites officielles, ou encore à distraire les SS pour éviter qu’ils ne se détournent de leurs cruelles activités. Car le régime nazi est avant tout un régime de la productivité: l’alcoolisme ou la faiblesse des SS face à l’horreur dont ils ont la charge ne doit pas ralentir la machine infernale. La musique jouera ce rôle de motivateur pour soutenir ou accélérer le mouvement.


Si au départ, les orchestres sont désorganisés et peu étoffés, rapidement, dès 1938, ils deviennent de vrais orchestres symphoniques, composés de musiciens détenus et d’instruments de musique réquisitionnés ou commandés spécialement pour le camp (aux frais des détenus) -et même parfois fabriqués sur place comme à Mauthausen. Véritables outils de propagande, ces orchestres de grande qualité seront montrés dans la presse allemande dès leur création afin de donner l’l’illusion de camps «humains», où les travailleurs, bien que prisonniers, sont traité avec dignité et ont accès aux activités culturelles et aux divertissements.

Par ailleurs, l’orchestre a une telle place dans le camp qu’il va jusqu’à influencer le statut des musiciens, même si ce statut va évoluer dans le temps: si avant la guerre, la musique est jouée par les travailleurs forcés en addition de leurs tâches quotidiennes, elle se raréfie en 1939 pour servir la productivité dans l’effort de guerre qui devient prioritaire, avant de reprendre toute son importance dès 1942 où elle joue de nouveau pleinement son rôle, portée par des orchestres de plus en plus fournis (120 musiciens dans l’orchestre d’Auschwitz). Les musiciens bénéficient alors de quelques rares privilèges (repas, repos) et échappent (un temps seulement) aux convois vers les camps de la mort.

Mais attention, cette musique «extérieure» -diffusée dans l’ensemble du camp- est surtout une musique contrainte et jouée sur ordre des SS. D’ailleurs, quel que soit le moment de la journée, il faut pour les détenus chanter juste, fort et avec entrain, au risque d’être punis et battus.


Le style musical, quant à lui, varie, mais le répertoire reste rigoureusement allemand: Wagner, Schubert, Strauss, Beethoven, mais aussi les chansons et les airs des films du moment. La musique se fait d’abord militaire pour accompagner les travailleurs à leur sortie et à leur retour dans le camp, imposant un rythme entraînant souvent douloureux pour des prisonniers épuisés qui, s’ils ne suivent pas la cadence, sont battus. La musique et les chants d’opérette, populaires ou classiques animent ensuite les concerts du soir, imposés après une dure journée de labeur pour divertir les SS, et dans certains cas rares, les détenus eux-mêmes, réduisant le temps de repos.


Mais le plus effrayant est l’usage de la musique comme instrument de torture. Lorsqu’un détenu est puni, ses bourreaux lui imposent de chanter sous les coups et les insultes; tout comme la musique et les chants doivent retentir lorsqu’ont lieu des exécutions. Les airs alors choisis pour accompagner la souffrance des prisonniers et des condamnés sont ironiquement et délibérément joyeux et légers. Une manière d’accentuer l’humiliation des victimes et de jouer sadiquement du contraste entre la gaité des paroles et l’horreur de la situation.

Hans Bonarewitz devant le chariot surmonté de la caisse à linge, 30 juillet 1942, camp de Mauthausen
Hans Bonarewitz

Point anecdote : l’exécution en musique d’Hans Bonarewitz

Voici un exemple de mise en musique de l’horreur nazie. Echappé du camp de Mauthausen le 22 juin 1942 grâce à une caisse à linge dans laquelle il s’est caché, le détenu Hans Bonarewitz est rattrapé quelques semaine plus tard par les SS et reconduit au camp où son exécution va être théâtralisée. Après l’avoir installé sur le chariot dédié au transport des cadavres, que l’on a décoré, le pauvre homme est promené dans le camp à côté de ladite caisse à linge avant qu’il soit pendu. Toute cette mise en scène se déroule bien entendu en musique. Une chanson populaire est alors jouée: elle s’intitule «J’attendrai», comme pour rappeler le retour attendu d’Hans dans le camp… pour sa mise à mort.





Par ailleurs, la musique se veut aussi intrusive pour ne jamais laisser de répit aux prisonniers. Son écoute est forcée, et sa diffusion se fait par haut-parleurs sur les places, dans les rues des camps et même dans les blocs de détenus, en journée et parfois même la nuit pour priver les captifs de sommeil.

Détenus forcés à écouter un orchestre SA aux portes de Dachau, juin 1933
Détenus forcés à écouter un orchestre, Dachau 1933

En parallèle de cette musique extérieure contrainte, il existe cependant une musique clandestine et psychologiquement salvatrice qui se joue dans les espaces intérieurs des camps. Les airs, composés par les déportés ou issus de mélodies connues, sont agrémentés de paroles engagées. Politiques, patriotiques, religieuses ou satiriques, elles racontent la vie dans les camps, rappellent la vie libre d’un autre temps, et invitent aussi à la résistance. Une résistance cachée et silencieuse. En effet, si certains camps tolèrent les activités musicales pour les détenus le dimanche, pendant les fêtes religieuses (sauf juives) et certains soirs, les chants autorisés sont essentiellement folkloriques, régionaux ou traditionnels -les hymnes nationaux et L’Internationale sont cependant interdits, et les juifs ne peuvent jouer Wagner, ce serait un outrage!

Les prisonniers vont alors imaginer un moyen de s’évader mentalement, une liberté essentielle pour leur survie psychique. Les paroles engagées sont écrites à l’intérieur de livres, sur des papiers volants ou d’autres supports improvisés. L’air issu de chansons populaires connues de tous est précisé, afin que chacun puisse reprendre ces chants de résistance, soit à voix basse, soit de manière silencieuse, dans sa tête.


Enfin, si les SS eux-mêmes jouent de la musique, il leur arrive de convoquer des détenus afin qu’ils animent leurs soirées avec des styles musicaux pourtant interdits par le régime -jazz, chants tziganes…


Toutes ces activités musicales n’ont cependant lieu que dans des camps de travail -ou camps de concentration, et non dans les camps d’extermination. Pour rappel, à part Auschwitz, les camps de prisonniers et de travailleurs forcés ne possèdent pas de chambres à gaz contrairement aux camps d’extermination créés pour une mise à mort massive et industrielle des Juifs et «parias» du régime nazi. Les condamnés sont ainsi conduits vers les camps de la mort depuis les camps de travail, ou directement depuis ce qu’on a appelé les «antichambre de la mort», ces camps de transit situés dans différents pays occupés par l’Allemagne (dont la France) où les prisonniers attendent d’être déportés.

Logement dans le camp-ghetto de Theresienstadt par Bedrich Fritta (1943-44)

Dans les camps de transit, où la population attend son destin tragique, la musique est autorisée et plus libre. Mais dans les camps de la mort, c’est bien différent. À part une infime partie réquisitionnée pour s’occuper des cadavres (avant de mourir plus tard), les condamnés sont conduits vers les chambres à gaz dès leur arrivée. Ici, pas de musique dans ces chambres de la mort: la productivité primant sur le reste, il paraît inutile aux nazis de jouer de la musique à des personnes qui vont mourir dans les instants qui suivent. Non, la musique sera jouée avant: de l’entrée dans le camp aux chambres, les victimes sont poussées à accélérer le pas pour que la cadence vers la mort reste soutenue. Ainsi, on va jouer des airs musicaux variés -marches militaires ou même chants yiddish et religieux- pour couvrir les cris des condamnés qui courent sous les coups des SS. Il en est de même lors des grandes fusillades qui ont lieu en parallèle. Comble du cynisme et du sadisme nazi, on entendra également à ces occasions des chansons joyeuses et légères, comme cet air populaire, dont les paroles qui résonnent aux oreilles des condamnés disent simplement et cruellement: «réjouissez-vous de la vie!». Ici, le second objectif de la musique est également de stimuler les SS dans leur mission, afin de toujours garantir un maximum d’efficacité dans cette industrie de la mort.


Si le sujet est difficile, la scénographie pédagogique, les explications et la richesse des objets et documents (lettres, photographies, livres, papiers officiels, dessins, extraits musicaux et vidéos) font de cette exposition un témoignage précieux et remarquable d’une des périodes le plus troubles de notre histoire récente.

INFORMATIONS PRATIQUES

Le Mémorial de la Shoah est ouvert tous les jours de 10h à 18h, et le jeudi jusqu’à 22h.

Il est fermé le samedi.


L’entrée est gratuite et l’exposition «La Musique dans les camps nazis» se tient jusqu’au 25 février 2024 (n’hésitez pas à suivre les visites guidées proposées sur inscription).


Tous les détails sur le site du Mémorial de la Shoah.



SOURCES

  • Visite guidée de l’exposition.

  • Dossier de presse de l’exposition.

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