EXPOSITION : « UNE JOURNÉE AU XVIIIe SIÈCLE ; CHRONIQUE D’UN HÔTEL PARTICULIER » AU MAD PARIS
- Igor Robinet-Slansky

- il y a 22 heures
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Du 18 février au 5 juillet 2026, le musée des Arts décoratifs à Paris (MAD Paris) invite ses visiteurs à franchir le seuil d’un hôtel particulier du XVIIIe siècle avec l’exposition «Une Journée au XVIIIe siècle. Chronique d’un hôtel particulier».
Plus qu’une simple présentation d’objets, le MAD propose ici une immersion sensible dans l’intimité d’une demeure aristocratique des années 1780. Mobilier, boiseries, céramiques, orfèvrerie, vêtements, accessoires de mode, bijoux, jouets, horloges, papiers peints… plus de 550 pièces originales, issues majoritairement des collections du musée et pour beaucoup rarement exposées, redonnent vie à tout un art de vivre.
Sous le commissariat d’Ariane James-Sarazin, conservatrice générale du patrimoine, et Sophie Motsch, attachée de conservation, et dans une scénographie conçue par FREAKS architecture, enrichie d’ambiances sonores et olfactives, le visiteur est invité à circuler de pièce en pièce, comme un hôte privilégié, un proche, un ami reçu pour la journée.
Une expérience immersive, presque cinématographique, qui permet de faire ressentir - plus que simplement comprendre - ce que pouvait être le «plaisir de vivre» au siècle des Lumières.
UN HÔTEL PARTICULIER AU CŒUR DU XVIIIE SIÈCLE
Comment vivait-on réellement dans un hôtel particulier parisien vers 1780 ? Derrière les façades ordonnancées entre cour et jardin, que se jouait-il du lever au coucher ?
L’exposition prend pour fil conducteur une journée entière, découpée en trois temps - matin, après-dîner (le « dîner » correspondant alors à notre déjeuner, pris en début d’après-midi) et soir - pour scruter les activités quotidiennes d’une famille aristocratique, de ses domestiques et même de ses animaux familiers.
Mais avant d’entrer dans les pièces, encore faut-il comprendre ce qu’est un hôtel particulier au XVIIIe siècle.
PARIS, CAPITALE DU LUXE ET DE L’INNOVATION
Au XVIIIe siècle, Paris s’impose comme la capitale européenne du luxe et de la mode. L’art de vivre à la française, privilège d’une élite certes restreinte, rayonne bien au-delà du royaume, jusqu’en Europe et en Amérique.
L’hôtel particulier n’est pas un simple logis : il est à la fois résidence, marqueur social et démonstration architecturale. Contrairement au palais italien en bloc fermé sur la rue, le modèle français privilégie une organisation « entre cour et jardin » : un corps de logis en retrait, précédé d’une cour d’honneur et prolongé par un jardin d’agrément.
Cette disposition n’est pas neutre : elle met à distance la rue, filtre le regard, hiérarchise les accès. L’hôtel affiche la puissance de son propriétaire tout en préservant son intimité.
Le siècle est marqué par une quête constante d’agrément et de commodité : améliorer l’éclairage, perfectionner le chauffage, faciliter l’accès à l’eau, repenser la distribution des appartements. Le beau doit désormais servir l’utile - devise même du musée des Arts décoratifs.
L’hôtel particulier devient ainsi un laboratoire de modernité :
Séparation plus nette entre appartements de parade et de commodité,
Distribution en enfilade des pièces de réception,
Multiplication des petits cabinets, boudoirs et arrière-cabinets autour du noyau chambre-antichambre-cabinet,
Émergence de pièces spécialisées comme la salle à manger,
Raffinement croissant du mobilier et des arts décoratifs.
L’architecture façonne les usages, et les usages transforment l’architecture.
UNE SOCIÉTÉ RÉGLÉE PAR LES HEURES
Le XVIIIe siècle perfectionne la mesure du temps. Horloges civiles et domestiques se répandent, les montres se démocratisent parmi les élites. La précision devient une valeur.
Pourtant, cette exactitude n’est pas la même pour tous. Les maîtres vivent au rythme des visites, des obligations mondaines, des repas codifiés. Les domestiques, eux, n’ont pas toujours de montre: ils doivent répondre aux appels plus qu’anticiper.
La journée s’allonge, le coucher se fait plus tardif, et la vie sociale se densifie. Du lever dans la chambre à coucher aux jeux du soir, en passant par le dîner « à la française », la collation au chocolat, la musique de chambre ou les conversations au jardin, tout est réglé, ritualisé, observé. Le temps devient un cadre, presque une scénographie de la vie sociale.
UNE MAISONNÉE ÉLARGIE
Un hôtel particulier est aussi une microsociété. Monsieur et Madame disposent chacun de leurs appartements. Les enfants ont souvent un espace distinct, parfois au second étage. Les domestiques logent sous les combles, dans une hiérarchie stricte où cohabitent personnel de service, personnel de confiance et personnel intellectuel - médecin, chapelain, gouvernante.
Cette domesticité nombreuse - parfois une quinzaine de personnes - assure le confort quotidien: préparation des repas, entretien du linge, gestion des feux, circulation de l’eau, service de table. Elle garantit le bon fonctionnement d’un monde où l’oisiveté apparente des maîtres repose sur un travail constant et discret.
Les enfants, eux, ne passent que peu de temps avec leurs parents: ils sont confiés à des nourrices et gouvernantes, et la mortalité infantile demeure élevée.
Enfin, les animaux complètent ce tableau: chiens, chats et oiseaux exotiques témoignent d’un attachement nouveau et d’un goût pour l’ailleurs. Ils ne sont plus seulement utilitaires, mais affectifs.
L’exposition adopte ainsi une approche à la fois historique, anthropologique et sensible: elle ne montre pas seulement des objets, elle raconte des usages, des gestes, des rythmes de vie - un monde structuré par l’espace, par le temps et par la hiérarchie.
PARCOURS DE L’EXPOSITION
L’introduction de l’exposition, qui reprend l’idée des paragraphes précédents, donne les clés de lecture du parcours: nous ne visitons pas un simple décor, mais un monde, une société.
5H30 : LA COUR D’HONNEUR
La visite commence comme si nous arrivions à l’aube. Sous le porche, la cour d’honneur s’ouvre entre ville et demeure. L’hôtel particulier, au XVIIIe siècle, se développe entre cour et jardin.
Dans la scénographie, l’illusion est saisissante: l’odeur du crottin de cheval flotte dans l’air. On imagine les roues des carrosses, le bruit des sabots sur le pavé. Ce premier espace affirme la puissance du propriétaire, tout en mettant à distance l’agitation urbaine. On observe ici un manteau, là une chaise à porteur.
La cour est déjà un filtre social : on y distingue les arrivées prestigieuses des allées et venues plus discrètes des domestiques.
5H45 : LE JARDIN
À quelques pas, changement d’atmosphère. Posséder un jardin en pleine ville est un privilège rare. C’est un espace de distinction sociale autant qu’un lieu de rêverie.
Ici, l’ambiance olfactive évoque les fleurs et la terre humide. Le visiteur comprend combien le jardin est pensé comme un prolongement de l’hôtel: on s’y promène, on y converse, on y reçoit des visiteurs choisis.
Le XVIIIe siècle développe un nouveau rapport à la nature, teinté de sensibilité et d’hygiénisme. Le jardin devient un théâtre mondain, mais aussi un refuge intime.
On admire ici des papiers peints fleuris, un chapeau de paille et des vêtements d’extérieur, un herbier, ou encore des objets évoquant la nature, les fleurs et les animaux.
6H15 : LE VESTIBULE
Importé d’Italie au XVIIe siècle, le vestibule est un espace de passage et d’introduction. Il accueille, impressionne, distribue. C’est un seuil symbolique : on quitte la rue pour pénétrer dans un univers codifié.
Dans la pénombre du matin, les murs décorés, les niches et les consoles donnent le ton. Le vestibule annonce la hiérarchie des espaces et prépare le visiteur à la solennité ou à l’intimité des pièces à venir.
7H15 : LE MATIN : LA CHAMBRE ET SES DÉPENDANCES
Vers 7 heures, la maison s’éveille. Un domestique ouvre les rideaux du lit. Le lever est un moment social autant qu’intime. On prend un premier repas - bouillon, café, chocolat - tandis que les valets et femmes de chambre s’activent.
L’ambiance est subtilement parfumée: bois ciré, poudres, fragrances légères. La toilette reste en grande partie sèche: aiguière, bassin, bidet. Perruques poudrées, fards et mouches complètent la mise en beauté. S’habiller peut prendre des heures. La chambre n’est pas seulement un lieu de repos, mais un espace de représentation.
On découvre ici un ensemble mobilier évoquant la chambre et la salle de bain, mais aussi une multitude d’objets, comme cette surprenante « baignoire d’yeux », pour les réhydrater à l’aide de diverses décoctions apaisantes aux plantes, un fauteuil à coiffer, une écuelle à bouillon, une bassinoire pour réchauffer les draps, un bourdaloue, ou encore un meuble d’en-cas pour les petits-creux nocturnes ou matinaux.
FOCUS : LE BOURDALOUE, DRÔLE DE NOM POUR UN DRÔLE D’OBJET
Non loin du lit, dans la chambre, on remarque une sorte de pichet étrange : le bourdaloue. Son nom vient de l’abbé Louis Bourdaloue (1632-1704). Sous Louis XIV (règne : 1643-1715), à Versailles, il était réputé pour prononcer des sermons interminables. Aussi, certaines femmes avaient pris l’habitude de se munir d’un récipient ovale qu’elles pouvaient placer sous leur robe pour soulager leurs envies pressantes. Cet objet a pris le nom de celui qui en a provoqué l’usage : le bourdaloue !
10H15 : L’AVANT-DÎNER : LE CABINET OU LA BIBLIOTHÈQUE DE MONSIEUR
Monsieur se retire dans son cabinet. Il y gère ses propriétés, rédige sa correspondance, cultive son goût pour les sciences, la philosophie ou les curiosités exotiques.
Moins formel que les pièces de parade, cet espace respire une élégance plus personnelle. L’odeur du tabac s’y mêle au cuir et au bois. Vêtu d’une robe de chambre, Monsieur incarne une nouvelle figure : celle d’un aristocrate éclairé, cultivé, amateur de savoirs et de conversations choisies.
16H15 : L’APRÈS-DÎNER : LE BOUDOIR DE MADAME
Après le dîner - notre déjeuner, pris dans l’après-midi - Madame se retire dans son boudoir. Pièce intime par excellence, le boudoir est un espace de lecture, d’écriture, de travaux d’aiguille. Le fameux « bonheur-du-jour » accueille lettres et confidences.
La lumière y est plus douce. Les parfums sont plus délicats. Lieu de retrait mais aussi de liberté, le boudoir reflète l’évolution du rôle féminin au siècle des Lumières: espace de méditation, de création, parfois de séduction.
On y observe du mobilier confortable, des tables volantes que l’on déplace selon les besoins, une chocolatière, des navettes pour tisser, des sablés – objets que l’on a recouverts de perles de verre aussi fines que du sable -, et de nombreux éléments décoratifs.
18H : L’ORATOIRE
La religion structure encore la journée. En France, le catholicisme imprègne la vie quotidienne. La prière rythme les heures : matin, soir, moments de recueillement.
L’oratoire, petit espace réservé à la dévotion, rappelle que même au siècle des Lumières, la foi demeure centrale. L’atmosphère y est recueillie, presque suspendue, contrastant avec l’effervescence des salons.
21H15 : LE DÎNER ET LE SOUPER : LA SALLE À MANGER
Le dîner aristocratique a lieu entre 14h et 16h. Le souper, plus tardif, se tient en soirée. La salle à manger devient au XVIIIe siècle une pièce spécialisée. On y pratique le service « à la française » : tous les plats sont disposés simultanément sur la table.
Fontaines murales, rafraîchissoirs, surtouts de table : l’art de recevoir est un art de mise en scène. Les odeurs évoquent ici les mets, les épices, les boissons exotiques - café, chocolat, thé - symboles d’un commerce mondialisé.
23H15 : LA SOIRÉE : LE SALON DE COMPAGNIE ET LE PETIT SALON
Après le souper, place aux plaisirs mondains. Musique de chambre, jeux, conversations brillantes. Harpe, clavecin ou flûte accompagnent les échanges.
Les tables de jeu attirent les regards. L’atmosphère devient plus feutrée, plus intime, mais aussi plus intense : on mise, on argumente, on séduit… et on triche, parfois, comme en témoigne cette « bague de tricheur » avec ses cristaux à miroirs.
L’HEURE DU COUCHER
La visite s’achève devant Le Sommeil de Hugues Taraval (vers 1779). Une femme nue dort, abandonnée. Le tableau est encadré de lourds rideaux de velours rouges. Comme une scène de théâtre qui se referme.
Derrière ces rideaux imaginaires commence la nuit - celle des corps, des secrets, de l’intimité que l’exposition choisit de suggérer sans la montrer.
La journée s’achève. Et le visiteur ressort avec l’impression d’avoir réellement habité, l’espace d’un instant, un hôtel particulier du XVIIIe siècle.
MON AVIS
Avant même la visite, le projet séduit par son ambition: raconter le XVIIIe siècle non pas à travers les grands événements politiques, mais par la trame ordinaire d’une journée.
Le parti pris immersif - lumière graduée, ambiance sonore et olfactive – nous plonge dans une expérience sensible forte. Le choix de s’appuyer largement sur les collections du musée permet également de redécouvrir des œuvres rarement montrées.
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est cette lecture transversale: architecture, mobilier, mode, arts de la table, musique, pratiques sociales… tout concourt à faire comprendre ce que signifiait «habiter» au siècle des Lumières.
Il ne vous reste désormais plus qu’à parcourir cet hôtel particulier reconstitué pour en éprouver la cohérence, la fluidité et l’émotion.
INFORMATIONS PRATIQUES
Quoi ? Une Journée au XVIIIe siècle. Chronique d’un hôtel particulier
Où ? Musée des Arts décoratifs (MAD Paris)
107 rue de Rivoli, 75001 Paris
Accès ? Métro (Lignes 1, 14 et 7): Palais-Royal, Pyramides, Tuileries.
Quand ?Du 18 février au 5 juillet 2026
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h
Combien ? Plein tarif: 15 €, Tarif réduit: 10 €
Gratuit pour les moins de 26 ans
Plus d’informations sur le site du Musée des Arts Décoratifs.





























































































































































































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