L’HÔTEL POTOCKI : UN JOYAU D’ARCHITECTURE BELLE ÉPOQUE EN PLEIN PARIS
- Igor Robinet-Slansky

- il y a 2 jours
- 8 min de lecture

Suivez-moi à la découverte d’un hôtel particulier parisien riche d’une histoire et d’un patrimoine exceptionnels : l'hôtel Potocki. Situé au 27 avenue de Friedland dans le 8ᵉ arrondissement de Paris, c’est un chef-d'œuvre architectural du 19e siècle, et un bel exemple de la flamboyance de la Belle Époque.
Conçu entre 1878 et 1884 par l'architecte Jules Reboul pour le comte Mikołaj (Nicolas) Szczęsny Potocki (1845-1921) et son épouse Emmanuella, ce somptueux hôtel particulier, l’un des plus beaux conservés de la capitale, a été le théâtre des ambitions d’une grande famille aristocratique polonaise exilée en France et des fastes de la Belle Époque, mais aussi des extravagances d’une comtesse fantasque.
Si, depuis 1923, il accueille la chambre de commerce et d'industrie de région Paris – Île-de-France, son décor conserve néanmoins l’empreinte des Potocki et de son histoire : architecture d’inspiration classique française, escaliers monumentaux en marbre, salons ornés de tapisseries flamandes ou de fresques mythologiques, esprit des salons littéraires de la Belle Epoque, ou encore transformations Art Déco de l’entre-deux-guerres.
Depuis 2019, l'hôtel Potocki est ouvert au public en visites guidées. Cependant, la Chambre de commerce et d'industrie a déménagé en 2025, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle page de l'histoire de ce lieu emblématique. Suivez-moi au cœur d'un lieu aussi grandiose que méconnu.
L’HÔTEL POTOCKI : UNE SAGA FAMILIALE ENTRE GRANDEUR ET DÉCADENCE
À l’emplacement de l’actuel hôtel Potocki se trouvaient les jardins de la Folie Beaujon, une résidence de plaisance érigée pour le financier Nicolas Beaujon (1708-1786) au 18e siècle – le même qui sera aussi propriétaire de l’ancien hôtel d’Évreux, actuel Palais de l’Élysée. Le quartier, loti au 19e siècle, verra fleurir les immeubles et hôtels qui accueilleront, entre autres célébrités, Honoré de Balzac ou la famille Rothschild – l’hôtel Salomon de Rothschild en témoigne encore.
L’histoire de l’Hôtel Potocki débute ainsi en 1857 avec la construction d'un premier hôtel particulier imaginé par Jean-Louis Renaud, architecte de la Compagnie du Chemin de fer de Paris à Orléans. En 1867, le comte polonais, Mieczysław Franciszek Józef Potocki, exilé de Russie en France au milieu du 19e siècle, en devient propriétaire. Il entend le réserver pour son fils favori - mais illégitime - Grzegorz (Grégoire) Potocki. Ce-dernier meurt cependant prématurément le 16 avril 1871 à Saint-Cloud, blessé par un éclat d’obus tombé dans la cour de l’hôtel familial durant le siège de Paris par les Prussiens.
Mieczysław Potocki récupère alors l’hôtel particulier de l’avenue Friedland, avant de le transmettre, à son décès le 26 novembre 1878, au fils légitime qu’il a eu avec son épouse Emilia Świeykowska : Mikołaj Szczęsny Potocki (1845-1921), dit Félix-Nicolas Potocki. Celui-ci va faire de l’hôtel familial la résidence prisée qu’il va devenir au tournant du 20e siècle.
L’HÔTEL POTOCKI : NAISSANCE D’UN PALAIS
En 1870, le comte Mikołaj Szczęsny Potocki, également connu sous le nom de Félix-Nicolas Potocki, épouse la brillante et excentrique princesse Emmanuella Pignatelli di Cerchiara (1852-1930), dont le père était l'ambassadeur de Naples en Russie. Le couple s'installe dans l'hôtel Potocki qu’il décide de métamorphoser en un véritable palais de réception.
Après avoir acquis plusieurs immeubles et terrains annexes – dont le 14 de la rue Balzac où vécut le célèbre écrivain – à partir de 1872 pour agrandir leur propriété, Félix-Nicolas et Emmanuella font appel à l’architecte Jules Reboul (1846-1910) pour transformer la demeure familiale dans un style néoclassique fastueux. Les travaux durent de 1878 à 1884, la façade sur rue est entièrement recréée, et le bâtiment totalement restructuré.
Le succès est immédiat, et le tout Paris se presse aux soirées des Potocki. L’architecture, les décors somptueux, les dîners fastueux, ou encore les écuries luxueuses en acajou (aujourd’hui disparues) qui peuvent accueillir jusqu'à 38 chevaux et 50 voitures, font très vite la réputation de ce lieu au centre des mondanités de la Belle Époque.
L’HÔTEL POTOCKI : TEMPLE DE LA HAUTE SOCIÉTÉ PARISIENNE
Mécène actif, le comte soutient de nombreux artistes et accueille la haute société parisienne de la Belle Époque - artistes, aristocrates, politiques - parmi lesquels Gabriel Fauré, Guy de Maupassant, la Princesse Mathilde (cousine de Napoléon III), Paul Bourget, Robert de Montesquiou ou encore Marcel Proust.
Ce dernier se serait inspiré de la comtesse Emmanulella Potocka pour la duchesse de Guermantes dans son œuvre « À la Recherche du temps perdu ». Fasciné par son allure, il voyait en elle une incarnation de la beauté idéale : antique par ses traits, florentine par sa grâce, parisienne par son élégance. Elle inspira également Maupassant qui la représentera dans ses romans «Mont-Oriol» et «Notre Cœur».
Aux réceptions officielles qui lassent peu à peu le comte, Emmanuella va substituer des salons littéraires, mais aussi des soirées plus intimes et extravagantes. Réputée pour son excentricité, la comtesse organise ainsi chaque vendredi un dîner aussi théâtral que sulfureux, connu sous le nom de «dîner des Macchabées». Ce rituel mondain célèbre une forme très personnelle du culte de l’Amour, où chaque invité doit incarner le rôle d’un « mort d’amour », c’est-à-dire d’un amant réel ou imaginaire mort de s’être trop donné aux plaisirs charnels. L’atmosphère, fantasque, prend alors parfois des airs de bacchanales.
DE L’HÔTEL POTOCKI AU SIÈGE DE LA CHAMBRE DE COMMERCE ET D’INDUSTRIE DE PARIS
Cependant, le faste cache des dissensions. Le couple se sépare en 1887, sans descendance. Emmanuella s’installe à Auteuil où elle tient encore quelques salons littéraires. Devenue marginale et misanthrope, elle meurt dans la solitude le 18 novembre 1930. Elle est enterrée au cimetière du Père Lachaise. Quant à Félix-Nicolas, il continue à vivre dans le luxe jusqu’à sa mort le 3 juin 1921. Il lègue son énorme fortune, à son cousin Alfred Potocki de Lańcut. Ce dernier le vend à la Chambre de commerce de Paris en mai 1923.
Entre 1925 et 1927, afin d’y installer ses bureaux, la Chambre de commerce entreprend d'importants travaux d’adaptation confiés aux architectes Paul Viard et Marcel Dastugue. Les anciennes dépendances sont détruites, et deux ailes sont ajoutées, pensées pour s’harmoniser avec le style classique de la façade d’origine : l’une voit le jour dans les années 1920, côté rue de Balzac, l’autre dans les années 1930. L’intérieur se dote alors de nouveaux espaces prestigieux : une salle des séances, une salle des fêtes et une grande salle à manger décorées dans un esprit Art déco par Jacques-Émile Ruhlmann, en collaboration avec le sculpteur Joseph Bernard et le décorateur Jules Leleu.
VISITE DE L’HÔTEL POTOCKI, CHEF-D’ŒUVRE D’ARCHITECTURE ET D’EXTRAVAGANCE
De l’extérieur, la majestueuse porte de bronze à claire-voie signée Christofle annonce le ton. Jules Reboul a repensé toute la façade sur l’avenue Friedland dans un esprit classique digne des grands palais du 18e siècle. Mais c’est à l’intérieur que le spectacle commence.
Le grand escalier d’honneur en marbre, inspiré de l’escalier des Ambassadeurs de Versailles (détruit par Louis XV), impressionne par ses volumes et sa décoration de bronze galvanisée (toujours par Christofle). Sculpté dans huit variétés de marbre, il déploie ses volées sous un puits de lumière, avec des balustres somptueux et des murs rythmés de niches et de miroirs.
LE PREMIER ÉTAGE DE L'HÔTEL POTOCKI
Après avoir emprunté le grand escalier, le premier étage émerveille avec les plafonds de ses galeries, ses colonnes, ses enfilades de miroirs et une série de tapisseries flamandes du 17e siècle, acquises par Félix-Nicolas Potocki, racontant les exploits du chevalier Moncada, noble sicilien du 15e siècle.
S’ouvre alors le Grand Salon, vaste salle de réception qui accueillait autrefois les mondanités orchestrées par la comtesse Emmanuella. Sous les hauts plafonds, dorés à l’origine, mais repeints lors des travaux menés par la Chambre de commerce, on remarque encore les traces du luxe de l’époque Potocki : tapisseries 16e – toujours autour de l’histoire de Guillermo-Ramon de Moncada -, miroirs, moulures...
Les portes vitrées s’ouvrent sur une cour intérieure à la française, rigoureusement dessinée, et qui offre un coin de nature au cœur de Paris. Notez que ce premier étage par rapport à la rue est en réalité le rez-de-chaussée côté jardin.
LES ESPACES 20e
Mais revenons vers l’intérieur, dans le Grand salon. À chaque extrémité, on accède aux ailes ajoutées par la Chambre de commerce dans les années 1920 et 1930. On découvre deux espaces remarquables :
La salle des Lustres (ou grande salle des fêtes) de style Art déco, signée Jacques-Émile Ruhlmann, ses bas-reliefs en bronze doré, ses boiseries sobres et géométriques, ses colonnes et ses pilastres.
La salle des Cuivres, qui peut aussi servir de salle des fêtes, avec ses marbres roses, son parquet à motifs, ses luminaires géométriques. Pour y accéder, on traverse le Petit Salon Ovale, pièce intime aux proportions élégantes, puis le jardin d’hiver, baigné de lumière, véritable écrin végétal intérieur.
En revenant sur nos pas, on gagne également la salle des séances de la Chambre de Commerce et d’Industrie, où trône une immense tapisserie de Jean Picart Le Doux (1902-1982) représentant Paris.
Vous l’aurez compris, tout au long de la visite, on oscille entre le luxe aristocratique du 19e siècle et les lignes modernistes du 20e.
CHEZ LA POTOCKA
La prochaine pièce nous plonge tout droit dans l’éclectisme du 19e siècle avec la salle à manger de marbre. Conçue dans une exubérance assumée, on y admire, tour à tour, les murs et colonnes de marbre, les cheminées et mobilier en pierre polie, le plafond peint en trompe-l’œil représentant un ciel pastel, et des tapisseries soigneusement encadrées. On s’y croirait, convié à un banquet très select de la Belle Époque.
Non loin de là, le salon littéraire était le cabinet de travail du comte Potocki. Mais en réalité, c’est son épouse Emmanuella qui donnera à cette pièce ses lettres de noblesse. La comtesse y organise en effet ses célèbres « dîners de macchabées », des rendez-vous où écrivains et artistes jouent en quelque sorte à mourir d’amour pour elle. La pièce, à l’élégance néo-Renaissance, abrite une cheminée monumentale du 16e siècle et des boiseries sculptées. Si on tend bien l’oreille, on peut imaginer la voix de Guy de Maupassant, Marcel Proust ou Gabriel Fauré, fidèles de la Potocka.
LE SECOND ÉTAGE
Revenons sur le palier du grand escalier et gagnons l’étage supérieur. On entre ici dans l’univers plus intime des Potocki.
La chambre d’Emmanuella, aujourd’hui bureau du Président de la Chambre de Commerce, a conservé ses fresques oniriques d’origine, signées Ernst Karlovich Lipgart. Le plafond dont la peintre représente « La Nuit », est orné de figures mythologiques qui veillaient jadis sur le sommeil de la comtesse. Les dessus-de-porte sont également décorés de scènes peintes symbolistes.
La pièce voisine, la chambre de Félix-Nicolas, plus sobre mais tout aussi précieuse, présente un mobilier plus masculin, des boiseries sculptées, et un accès discret vers le fumoir, probablement l’un des lieux les plus étonnants du palais.
Entièrement lambrissé de chêne « à la capucine », soit en bois naturel ciré et sculpté, le fumoir dévoile des panneaux décoratifs récupérés du salon musical de Madame de Pompadour à Saint-Ouen, dont deux représentations d’instruments de musique. On y fumait autrefois, mais la comtesse Emmanuella aimait aussi venir y jouer de la musique.
MON AVIS
L’hôtel Potocki est plus qu’un bâtiment : c’est un témoin émouvant du Paris de la Belle Époque et de la grandeur perdue d’une aristocratie cosmopolite et de ses extravagances. C’est aussi l’illustration d’un art de vivre, aujourd’hui disparu, que quelques murs, tapisseries et lustres continuent à murmurer aux visiteurs attentifs que nous sommes.
Je vous recommande de le visiter si vous en avez l’occasion. C’est un lieu qui fascinera celles et ceux qui aiment l’histoire, les arts et les personnalités romanesques.
INFORMATIONS PRATIQUES
Pour explorer l’Hôtel Potocki en visite guidée, plusieurs options s’offrent à vous. J’ai eu la chance de le découvrir grâce à la Société des Amis de Versailles, accompagné d’une experte des lieux, Ludmila Golycheva, guide officiel au palais Potocki.
Plusieurs sites le proposent, dont celui des Monuments nationaux
SOURCES
Visite guidée de l’Hôtel Potocki avec la Société des Amis de Versailles
Page Wikipédia
Le site Paris-Promeneurs
Site de la BNP-Paribas
































































































































































Commentaires