ÊTRE INVITÉ « AU DÉBOTTÉ » : UNE EXPRESSION NÉE DANS LES APPARTEMENTS PRIVÉS DE LOUIS XV ?
- Igor Robinet-Slansky

- 2 oct. 2021
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 mai

Vous connaissez sans doute l’expression « être invité au débotté », utilisée pour parler d’une invitation de dernière minute, improvisée, presque au pied levé. Une formule que l’on emploie encore aujourd’hui sans toujours savoir qu’elle pourrait trouver son origine… à la cour de Louis XV (règne : 1715-1774), dans les appartements privés du Château de Versailles.
J’ai découvert cette anecdote lors d’une visite guidée de l’appartement intérieur du Roi à Versailles, une visite passionnante, accessible sur réservation sur le site du château, que je ne peux que recommander à tous les amateurs d’histoire et de patrimoine. C’est en effet autour de ces pièces privées, où peu de courtisans ont la chance d’être conviés, que serait née l’expression « être invité au débotté ».
L’APPARTEMENT INTÉRIEUR DU ROI : LE VERSAILLES INTIME DE LOUIS XV OÙ SERAIT NÉE LA CÉLÈBRE EXPRESSION
Avant de poursuivre, savez-vous ce qu’est concrètement l’appartement intérieur du Roi ? Lorsque l’on pense à Versailles, on imagine immédiatement la galerie des Glaces, les Grands Appartements ou encore les cérémonies fastueuses de la Cour. Pourtant, derrière ce décor officiel existait un autre Versailles: plus intime, plus discret, presque secret - à l’époque, ces espaces sont souvent méconnus de la majorité des courtisans.
Rapidement après son installation au château de Versailles en 1722, Louis XV (règne : 1715-1774) développe et réorganise ce que l’on appelle les «appartements intérieurs» ou «petits appartements du Roi». Situées en arrière-plan des Grands Appartements, ces pièces privées lui permettent d’échapper partiellement à l’étiquette pesante héritée de son arrière-grand-père Louis XIV (règne : 1643-1715).
Car depuis le règne du Roi-Soleil, la vie du souverain à la cour de Versailles est plus que jamais réglée comme une mécanique : lever, repas, coucher, audiences… tout se déroule en public, sous le regard des courtisans. Même les gestes les plus quotidiens prennent la forme de cérémonies.
Louis XV, comme Louis XVI après lui, cherche davantage d’intimité. Il fait donc aménager des espaces où il peut lire, travailler, recevoir ses proches – amis, famille, favorites - et souper loin de l’étiquette officielle.
Parmi les premières pièces que l’on traverse lorsque l’on visite l’appartement intérieur du Roi se trouve la salle à manger dite « des Retours de chasse ». Ce n’est pas la plus somptueuse – bien qu’elle soit riche de dorures – mais c’est ici, à l’occasion de soupers royaux privés, que serait née la célèbre expression dont nous parlons… enfin plutôt, en amont de ces repas intimes, au moment de ce qu’on appelle alors « le débotté du roi ».
LE CÉRÉMONIAL DU DÉBOTTÉ DU ROI
Tout se passe lorsque Louis XV rentre de la chasse, l’un de ses loisirs favoris et quasi quotidiens. Il arrive par la cour d’Honneur du château de Versailles, descend de cheval au niveau de la Cour Royale, puis emprunte la Cour de Marbre, réservée à la famille royale, qui lui permet d’accéder à son Grand Appartement.
Le souverain gagne alors, soit sa chambre d’apparat, soit son Cabinet du Conseil attenant, où débute ce que l’on appelle le «cérémonial du débotté du Roi». Comme pour les cérémonies du Lever ou du Coucher, ce moment obéit à des règles très précises. Les membres de la famille royale et certains courtisans y assistent, généralement les mêmes privilégiés que ceux admis au lever du roi.
Avant qu’on l’habille pour la soirée, le monarque s’installe dans un fauteuil pendant que ses valets lui retirent ses bottes de chasse souvent encrassées. Selon l’étiquette versaillaise, un valet s’occupe du pied gauche tandis qu’un autre retire la botte de droite. Une scène qui peut sembler anodine aujourd’hui, mais qui constitue alors un véritable rituel de cour.
C’est précisément pendant ce cérémonial que le roi va décider des invités du souper du soir-même qui doit se tenir dans la salle à manger des Retours de chasse. Ces repas en petit comité dans les appartements privés de Louis XV sont particulièrement recherchés par les courtisans. Être admis à la table du souverain constitue un privilège rare, une marque de faveur extrêmement convoitée.
Les valets de l’appartement – qu’on appelle les «Livrées Bleues» ou «Garçons Bleus» en raison de la couleur de leur livrée, soit leur veste - recueillent alors les noms des courtisans, hommes et femmes, qui souhaitent être invités.
Pendant qu’on lui retire ses bottes, pendant ce « débotté », le roi examine les demandes et choisit les convives qu’il souhaite voir à sa table. Les invitations sont donc lancées très tardivement, peu avant le souper lui-même. Les heureux élus sont conviés presque au dernier moment ou, comme on le dira alors : «au débotté du roi».
C’est ainsi que serait née l’expression, passée ensuite dans le langage courant pour désigner une invitation imprévue ou impromptue – chez le roi ou non.
UNE AUTRE EXPLICATION… MOINS ROYALE
Il existe toutefois une autre hypothèse concernant l’origine de cette expression.
Le mot «débotté» désignait en effet le moment où l’on retirait ses bottes ou ses chaussures en rentrant chez soi, après une sortie ou une journée de travail. Or, si quelqu’un frappait à votre porte à cet instant précis, alors que vous étiez déjà déchaussé et nullement préparé à le recevoir, on disait que le visiteur arrivait « au débotté », c’est-à-dire au moment-même où vous veniez de vous déchausser, et donc à l’improviste.
Cette explication plus populaire n’est d’ailleurs pas incompatible avec la version versaillaise dont elle est très proche. Pour ma part, je préfère la version royale.
SOURCES
Visite guidée de l’appartement intérieur du Roi
Site Internet LaCultureGénérale.com






























































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